Ce que la Révolution doit à la littérature

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This essay, originally published in Le Représentant du Peuple, May 11, 1848, appeared in Œuvres Complètes, in Volume XVII, Mélanges. Tome I.


[original French]

(N'57. — 28 mai.)
CE QUE LA RÉVOLUTION DOIT A LA LITTÉRATURE

Il y a à peu près deux mois, lorsque la révolution, aujourd'hui livrée à l'intrigue, était au plus fort de l'utopie, une députation de la Société des gens de lettres fut à l'Hôtel-de-Ville trouver M. Bûchez, remplissant alors les fonctions de maire, et lui tint ce discours : La Société des gens de lettres demande Que la République organise les hommes d'intelligence.

— C'est bien, répondit M. Bûchez; les hommes d'intelligence seront organisés.

Les honorables écrivains qui s'avisèrent de cette étonnante pétition, n'appartenaient point à la haute littérature; je dis haute littérature, comme on dit haute finance, entendant par là cette catégorie d'écrivains en privilège de corrompre la raison et les mœurs publiques, aux émoluments annuels de 10 à 100,000 fr. C'étaient de braves travailleurs, aussi déshérités de la renommée que de la fortune, mais qui comprenaient vaguement que, sachant lire et écrire, ils pouvaient, dans une République [38] socialiste, être bons à quelque chose. Ce n'étaient pas des roués, à coup sûr; c'étaient des littérateurs de bonne foi.

Aujourd'hui, MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui savent mieux que personne à quoi s'en tenir sur la valeur de la spécialité littératuriste, et qui n'augurent rien de bon de l'organisation de la littérature, s'en viennent, sous le masque républicain, à l'aide de calomnies ramassées dans les égouts de la liste civile, protester contre toute espère d'organisation. Envoyer les socialistes à Charenton, c'est la moindre chose pour MM. les notables de la phraséurgie. A propos de patrie, de famille, de propriété, ces grands patriotes, ces types du père de famille, ces parangons de modestie, après nous avoir signalés aux balles citoyennes, nous vouent à l'exécration de la postérité.

N'est-ce pas le cas de se demander ce qu'il y a de commun entre la révolution et la littérature, ce qu'a fait pour la République, et de quelle utilité peut être à la société, dans l'avenir, cette espèce de parasites vulgairement appelés yens de lettres ?

Et d'abord, qu'est-ce que la littérature au temps où nous sommes! N'est-il pas vrai que la vogue dont elle jouit encore, elle la doit à nos mœurs traditionnelles, à notre culte des souvenirs! La littérature est découronnée. Ce n'est plus ce sceptre porté autrefois par les âmes poétiques, c'est un brevet depuis longtemps tombé dans le domaine public, dédaigné de tous les hommes d'intelligence positive, mais exploité par quelques chevaliers d'industrie qui s'efforcent de faire croire à la supériorité de leur talent, par cette considération qu'ils ne sont propres à rien.

Sous peine d'ignorance et de grossièreté, tout le monde sait écrire, tout le monde est littérateur. Aussi, en y regardant de près, trouve-t-on que les notabilités littéraires n'ont d'admirateurs que parmi les illettrés ou les imbéciles. Eux-mêmes n'ont garde de se prendre au sérieux. Trouvez-moi des littérateurs qui s'estiment. Demandez à MM. Guizot et Thiers, historiens positifs, cherchant avant tout la philosophie et la fidélité dans l'histoire, ce qu'ils pensent des histoires de MM. Michelet et Lamartine? à V. Cousin ce qu'il pense de Lamennais! à Ponsard ce qu'il pense de Hugo? à Sainte-Beuve quel cas il fait de J. Janin? à Scribe quelle est son opinion sur A. Dumas!... [39]

celui qui exige le moins d'apprentissage? Et, pour quiconque en a essayé, n'est-il pas vrai que dans cet exercice le développement intellectuel est en raison inverse de l'habileté phrasière? Mettez-vous bien cela là, travailleurs : il faut cent fois plus d'intelligence pour construire une machine à vapeur que pour écrire cent chapitres de Balsamo; et tel patron du Rhône qui ne sait pas lire dépense plus d'esprit en faisant une course, qu'il n'y en a dans toutes les Orientales.

La littérature n'est que l'art d'agencer des mots et des périodes. Par elle-même, elle ne possède ni idée ni puissance; c'est un instrument incapable, à lui seul, de produire quoi que ce soit, Je ne connais à la littérature, comme à l'art oratoire, qu'un genre de mérite : c'est de donner de l'effronterie dans une assemblée. Aussi est-il remarquable que tous les littérateurs qui ont eu la bonne foi de reconnaître le vide de l'art d'écrire se sont tous jetés, qui dans l'histoire et les chroniques, qui dans la philosophie, qui dans l'économie politique. Il n'y a pas un honnête homme, aujourd'hui moins qu'autrefois, qui estime la profession d'homme de lettres.

De studieux ouvriers, dans ces derniers temps, ont cru faire merveille de prouver que le travailleur était capable de littérature autant que d'industrie. Le peuple cite avec orgueil les Poney, les Reboul, les Savinien Lapointe et une foule d'autres, dont les récréations poétiques valent, à mon gré, les chefs- d'œuvre des maîtres. Si ces Muses prolétaires n'ont eu d'autre prétention que de prouver l'insignifiance de la littérature, j'applaudis de tout mon cœur à leurs efforts ; mais si l'on entend que la capacité littéraire soit le sommet de l'intelligence, je proteste contre cette indigne prostitution. Qui travaille de ses mains, pense, parle et écrit tout à la fois; et si, dans la république de l'esprit, il existe des places réservées pour les intelligences supérieures, l'homme de style doit céder la place à l'homme d'action.

Je voudrais bien que l'on me définisse la valeur, soit d'utilité, soit d'échange, et en dehors des idées qu'il doit exprimer, d'un artiste de style. Qu'est-ce qu'un écrivain, je dis de premier ordre, qui, en politique, ne sait exprimer rien do positif et d'immédiat ; qui, en économie politique, ne sait ni compter ni se rendre compte, et met partout de brillantes analogies à la place des faits ; qui, en histoire, ne réussit qu'à vous émouvoir, et qui, à force d'émotions, vous fatigue et vous blase; qui, en philosophie, ne vous donne que des phrases sonores au lieu de lois réelles, déduites de l'observation et de l'analyse; qui, en matière d'art, ne juge que sous l'inspiration de la fantaisie, [40] sans pouvoir jamais comprendre que la fantaisie elle-même doit toujours se ramener à l'idée?

On distingue, pour échapper à la rigueur des conséquences, la littérature sérieuse, dont les produits ne trouvent en général pas d'écoulement, d'avec la littérature de pacotille, seule capable d'enrichir ses exploitants. On demande pour la première les gratifications de l'État; on abandonne l'autre aux entrepreneurs de journalisme.

On ne voit pas que cette distinction est la négation même de la littérature. Qu'est-ce que la littérature sérieuse, en effet? c'est l'histoire, la philosophie, la morale, les sciences naturelles, la politique, l'économie sociale, la jurisprudence, l'archéologie, la grammaire ; c'est tout ce que la raison humaine agite et découvre; tout, dis je, hormis la littérature. Jadis, quand la raison, tirant son savoir d'elle-même au lieu de le demander à l'expérience, pullulait de préjugés et d'erreurs, la forme dominant sur le fonds, la littérature était souveraine. Aujourd'hui, le monde a tourné; la raison subjugue l'imagination ; le fonds J'emporte en tout sur la forme ; la littérature est traitée en courtisane. La sévérité de la science ne souft're plus cette parure de langage, ces finesses de diction et toutes ces merveilles de l'art oratoire, qui firent les délices des Grecs et des Latins, et dont on abrutit la jeunesse de nos écoles.

Et voilà pourquoi la littérature, expulsée par les hautes sciences, dé"chue de la plus belle partie de son domaine, a été forcée de descendre aux choses triviales et ignobles; pourquoi elle cherche de nouvelles ressources dans les détails de ménage, dans la cuisine, le boudoir, la prison, l'orgie, le bagne, le mauvais lieu. Ce que quelques-uns déplorent comme l'abaissement et la corruption de la littérature n'est que la preuve de fait de sa nullité.

Ainsi, ce que la littérature a la prétention d'ajouter à la science, la science le dédaigne; ce qu'elle fait pour relever l'objet de ses nouvelles prédilections achève de la dégrader. L'histoire romantique, mystique et sophistique, est aussi méprisée que le roman historique, magnétique et philanthropique. On ne comprend plus rien à l'histoire depuis qu'elle est écrite par des rimeurs et des dramaturges; on ne comprend plus rien à la société depuis que les feuilletonistes et les romanciers en ont entrepris la description.

Voila un siècle et demi que la littérature oscille du genre descriptif au genre passionnel, s'enfonçant toujours plus dans le bavardage. Elle n'ose devenir logicienne et savante: elle serait quelque chose, elle ne serait plus. Aussi voyons-nous [41] que les femmes excellent en littérature, à mesure qu'elle perd en réalité et en profondeur. Pour prolonger sa misérable existence, cette littérature efféminée appelle à son aide le paradoxe et le scandale; elle se roule dans l'horrible, l'impur et le faux; elle fouille les mystères tour à tour obscènes et atroces de la Ligue, de la Régence, de Louis XV, de 93, de 1840. Elle cherche des effets factices en transformant les mots, renversant les idées, retournant les proverbes, confondant les caractères, associant les contraires, unissant l'impiété à l'Évangile, Fénelon à Voltaire, Gassendi à Descartes, la chair à l'esprit. Les littérateurs de bonne foi crient à la décadence, à la profanation, à l'abus. Ils protestent contre les novateurs en faveur de la vieille religion du Parnasse. Pauvres gens de lettres! qui ne voient pas que ces prétendus novateurs ont bien plus qu'eux l'instinct de conservation : car c'est pour conserver la littérature qu'ils la font servir d'expression à tout ce que l'humanité présente de plus dégoûtant.

Quand la société avait peu d'idées, que la somme des idées était, pour ainsi dire, égale à cette des vocables, la littérature était l'expression, j'ai presque dit la législatrice de la société. Maintenant que la somme des idées surpasse à la fois et le nombre des mots , et celui des combinaisons graphiques ou syntaxiques auxquelles ils peuvent donner lieu, la littérature ne peut plus servir à exprimer de la société que sa nudité, à en montrer que la turpitude.

Je prends pour exemple la révolution de février.

Est-ce la littérature qui a préparé cette révolution?

Est-ce la littérature qui en exprimera le but, les tendances, la loi ?

Est-ce la littérature qui viendra la justifier, qui la vengera de ses ennemis ?

Quand est-ce que M. Victor Hugo a pris la défense des droits du travail ?

Quand est-ce que M. Alexandre Dumas s'est fait connaître par ses idées, par ses mœurs républicaines!

Qu'ont-ils fait l'un et l'autre pour la révolution, sinon de calomnier les révolutionnaires? — Et qu'est-ce qu'ils nous veulent aujourd'hui, ces aligneurs de rimes, ces enfileurs de dialogues ?

La science sociale a été, depuis vingt ans, étudiée par d'autres qu'eux ;

La révolution a été faite malgré eux ; [42]

La famille n'a pas encore lavé les impuretés dont ils l'ont couverte.

Et ils viennent nous parler de patrie, de famille, de travail, de propriété!...

Reconnaissons, à cette suprême vilenie, la moderne littérature? A force de broyer la corruption, elle a fini par corrompre les littérateurs. Montrez-moi quelque part des consciences plus vénales, des esprits plus indifférents, des âmes plus pourries que dans la caste lettrée? Combien en connaissez-vous dont la vertu soit restée hors d'atteinte ? Qui est-ce qui, depuis trente ans, nous a versé à pleins bords le relâchement des mœurs, le mépris du travail, le dégoût du devoir, l'outrage à la famille, si ce n'est la gent littéraire? Qui a puisé avec le plus d'impudeur à la caisse des fonds secrets ! Qui a le plus séduit les femmes, amolli la jeunesse, excité la nation à toutes les sortes de débauches? Qui a donné le spectacle des apostasies les plus éhontées ? Qui a délaissé le plus lâchement les princes, après en avoir mendié les faveurs ! Qui se rallie avec le plus d'empressement, aujourd'hui, à la contre-révolution ? Des littérateurs, toujours des littérateurs !

Que leur importent la sainteté de la religion, la gravité de l'histoire, la sévérité de la morale? Ils passent, comme des filles perdues, de la légitimité à l'usurpation, de la monarchie à la république, de la politique au socialisme, de l'athéisme à la religion. Tout leur va, pourvu qu'ils en retirent de la vogue et de l'argent. Quelle soif de distinction 1 quelle fureur de jouir! mais surtout quelle hypocrisie! Nommez-les, Parisiens, nommez-les pour vos représentants. Flagorneurs du peuple, flagorneurs de la bourgeoisie, flagorneurs des rois, flatteurs de tous les pouvoirs, toujours prêts à saluer l'amphitryon où l'on dîne , ce qu'ils vous demandent, au nom de la patrie, du travail, de lu famille, de la propriété, c'est de l'or, du luxe, des voluptés, des honneurs et vos femmes.

[English translation]