Création de l'ordre dans l'humanité/05

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Création de l'ordre dans l'humanité/05/04 Création de l'ordre dans l'humanité/05/06

[original French]

Il suit de là que la Religion est de nature immobile, rêveuse, intolérante, antipathique à la recherche et à l'étude, qu'elle a horreur de la science comme des nouveautés et du progrès. Car douter ou philosopher aux yeux dela religion, c'estse placer volontairement dans la disposition prochaine de ne plus croire ; raisonner, c'est prétendre à découvrir les secrets de Dieu; spéculer, c'est abolir en soi les sentiments d'admiration et d'amour, de candeur et d'obéissance qui sont le propre du croyant ; c'est taxer d'insuffisance la révélation primitive, affaiblir les aspirations de l'âme vers l'infini, se défier de la Providence et substituer à l'humble prière de Philémon la révolte de Prométhée.

15. J'entends par Philosophie cette aspiration à connaître, ce mouvement de l'esprit vers la science qui succède à la spontanéité religieuse et se pose comme antithèse de la foi : aspiration et mouvement qui ne sont encore ni science ni méthode, mais investigation de l'une et de l'autre. De là le nom de philosophie, amour ou désir de la science : de là aussi la synonymie primitive des mots philosophe et sceptique, c'est-à-dire chercheur.

Le principe de la Philosophie est l'idée de causalité ; son caractère spécial, la superstition; son procédé, la sophistique : j'en expliquerai le mécanisme et le mystère (1).

16. La religion et la philosophie ont ceci de commun qu'elles embrassent l'univers dans leurs contemplations et leurs recherches, ce qui leur enlève toute spécialité et par là même toute réalité scientifique; que dans leurs élucubrations ou leurs rêveries elles procèdent à priori, sans cesse descendant, par un certain artifice rhétorique, des causes aux effets, ou remontant des effets aux causes, et se fondant constamment, l'une sur l'idée hypothétique et indéterminée de Dieu, de ses attributs, de ses desseins ; l'autre sur des généralités ontologiques, dépourvues de consistance et de fécondité.

Mais la religion et la philosophie diffèrent, en ce que la première, produit de la spontanéité, ouvrage quelquefois d'un instant, est de sa nature immuable et ne reçoit de modification que par l'influence de causes étrangères : tandis que l'autre, produit de la curiosité et de la réflexion, varie selon les objets, change au gré de l'expérience, et toujours étendant le cercle de ses idées, rectifiant ses procédés et ses méthodes, finit par s'évanouir dans la science.


(1) La philosophie, ainsi entendue, est ce que M. Auguste Comte appelle métaphysique. (Note de l'éditeur (*).)

(*) Les Notes de l'éditeur qu'on trouvera dans le courant de l'ouvrage avaient été ajoutées par Proudhon lui-même dans une nouvelle édition publiée en 1849.

[English translation]

It follows from there that Religion is by nature motionless, dreamy, intolerant, antipathic with research and the study, that it detests science as well as innovations and progress. For to doubt or philosophize, the eyes of religion, is to voluntarily place oneself in the state of mind nearest to ceasing to believe; to reason is to claim to discover the secrets of God; to speculate is to abolish in oneself the feelings of admiration and love, candor and obedience which are the characteristics of the believer; it is to tax with insufficiency the primitive revelation, to weaken the aspirations of the heart towards the infinite, to defy Providence and to substitute for the humble prayer of Philemon the revolt of Prometheus.

15. I understand by Philosophy this aspiration to know, this movement of the mind towards science that succeeds religious spontaneity and posits itself as the antithesis of faith: an aspiration and a movement that are as yet neither science nor method, but a search for the one and other. From thence comes the name of philosophy, love or desire of science: from thence, too, comes the original synonymy of the words philosophical and skeptical, i.e. enquiring.

The principle of Philosophy is the idea of causality; its special character, superstition; its process, sophistical: I will explain its mechanism and the mystery (1).

16. Religion and philosophy have this in common: they both embrace the universe in their contemplations and their research, which removes any speciality and consequently any scientific reality to them; that in their wild imaginings or their daydreams they proceed a priori, unceasingly descending, by a certain rhetorical artifice, from causes to effects, or ascending from effects to causes, and constantly founding themselves, the one on the hypothetical and unspecified idea of God, his attributes, his intentions, and the other on ontological generalities, bereft of consistency and fruitfulness.

But religion and philosophy differ, in that the first, as a product of spontaneity, sometimes the work of a moment, is by nature immutable, something that is modified only under the influence of external causes, while the other, as the product of curiosity and reflection, varies according to its objects, changes in response to experience, and is always extending the circumference of its ideas, rectifying its processes and its methods, to finally disappear into science.


(1) Philosophy, thus understood, is what M. Auguste Comte calls metaphysics. (Editor's note (*).)

(*) The editor's notes that one finds in the course of this work were inserted by Proudhon himself in a new edition published in 1849.