De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome I/124

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[original French]


CHAPITRE III
Difficultés que soulève l'idée d'un état juridique. — Impossibilité de changer de voie. — A quelle condition la Justice peut devenir une vérité.

X. — A n'envisager les choses que du point de vue purement spéculatif, et avant tout essai d'application, il est certain que la Justice, autrement dire l'ordre social établi sur un système de transactions libres et de garanties réciproques, ayant pour interprète l'arbitrage de la cité, pour sanction son pouvoir, il est certain, dis-je, que cette hypothèse est infiniment plus rationnelle, plus pratique, plus féconde que les deux autres, les seules du reste qu'on puisse lui opposer.

Mais ce n'est pas tout d'avoir démontré la supériorité d'une théorie : il faut s'assurer que cette théorie suffit à son objet; que devant les difficultés d'application, le mauvais vouloir des hommes, elle ne viendra pas misérablement échouer, et changer les espérances du législateur en déceptions.

Ici se dressent les questions les plus scabreuses.

L'homme est libre, égoïste par nature, disons même légitimement égoïste, capable de se dévouer par amour et amitié, mais rebelle à toute contrainte, comme il convient à tout être raisonnable et digne. S'il recherche la société, il est plein de méfiance envers ses semblables, qu'il juge d'autant mieux qu'il se connaît mieux lui-même, et prompt à revenir de ses engagements, à les briser, à les eluder, dès qu'il en soupçonne l'imprudence, la sincérité ou l'utilité.

Il s'agit donc de savoir si l'homme donnera son consentement a ce système de transactions qu'on lui vante sous les noms de Contrat social et de Droits, car il est évident que, sans consentement, point de Justice ; si d'abord il est libre de ne consentir pas, puisque, devant la nécessité d'un ordre social et l'impraticabilite de deux systèmes dont l'un lui ôte la liberté et l'autre le livre à l'antagonisme, il paraît impossible qu'il refuse, au moins d'une manière formelle;

[English translation]


CHAPTER III
Difficulties raised by the idea of a juridical state. – Impossibility of changing paths. – On what condition Justice can become a truth.

X. – To consider things only from the purely speculative point of view, and before any attempt at application, it is certain that Justice, i.e., the social order established on a system of free transactions and reciprocal guarantees, having for interpreter the arbitration of the city, having power for its sanction, it is certain, I say, that this hypothesis is infinitely more rational, more practical, more fertile than the two others, the only other ones that one can oppose to it.

But to have shown the superiority of a theory is not everything: one should certify that this theory suffices for its object; that in the face of the difficulties of application and the bad will of men, it will not come to a miserable failure, and change the hopes of the legislator into disappointments.

Here we encounter the most embarrassing questions.

Man is free, egoistic by nature, let us even say legitimately egoistic, able to devote himself to love and friendship, but rebellious against any restraint, as it is advisable for all to be reasonable and worthy. If he seeks society, he is full of mistrust towards his kind, whom he judges all the better to the extent that he better knows himself, and he is quick to renege on his promises, to break them, to elude them, as soon as he doubts their prudence, sincerity, or utility.

It is thus a question of knowing if man will give his consent to this system of transactions that one praises to him under the names of the Social Contract and Rights, for it is obvious that, without consent, there is no Justice; so that, in the first place, he is free not to give consent, since, in the face of the need for a social order and the impracticability of the two systems, the first of which eliminates all his freedom and the other surrenders him entirely to antagonism, it appears impossible that he should refuse, at least in a formal manner;