De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome I/143

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[original French]

Sans doute, avant son immersion dans la société, ou, pour mieux dire, avant que la société ait commencé de- naître de lui, par la génération, le travail et les idées, l'homme, circonscrit dans son égoïsme, borné à la vie animale, ne sait rien de la loi morale. De même que son intelligence, avant l'excitation de la sensibilité, est vide, sans notion aucune de l'espace ni du temps, de même sa conscience, avant l'excitation de la societé, est vide aussi, sans connaissance du bien ni du mal. L'expérience des choses, nécessaire à la production de l'idée, ne l'est pas moins au déploiement de la conscience.

Mais de même aussi qu'aucune communication externe ne saurait par elle-même créer l'intelligence et faire jaillir par myriades les idées ailées sans une préformation intellectuelle qui rende le concept possible, de même encore les faits de la vie sociale auront beau se produire et l'intelligence en saisir le rapport, ce rapport ne se traduira jamais pour la volonté en une loi obligatoire, sans une préformation du cœur qui fasse apercevoir au sujet, dans les rapports sociaux qui l'embrassent, non seulement une harmonie naturelle, mais une sorte de commandement secret de lui-même à lui-même.

Ainsi, selon la théorie de l'immanence, quand même la Révélation serait prouvée, elle ne servirait encore, comme l'instruction du maître sert au disciple, qu'autant que l'âme posséderait en soi la faculté de reconnaître la loi et de la faire sienne : ce qui exclut radicalement et irrévocablement l'hypothèse transcendantale.

Il suit de là que la conscience, telle qu'elle est donnée par la nature, est complète et saine : tout ce qui se passe en elle est d'elle ; elle se suffit à elle-même, elle n'a besoin ni de médecin, ni de révélateur. Bien plus, cet auxiliaire céleste, sur lequel on veut qu'elle s'appuie, ne peut que faire obstacle à sa dignité, lui être une entrave et un achoppement.

Non seulement donc la science de la Justice et des mœurs est possible, puisqu'elle repose, d'une part, sur une faculté spéciale de l'âme, ayant, comme l'entendement, ses notions fondamentales, ses formes innées, ses anticipations, ses préjugements; de l'autre, sur l'expérience quotidienne, avec ses inductions et ses analogies, avec ses joies et ses

[English translation]

Undoubtedly, before his immersion in society, or to put it better, before society began to be born from him, through generation, work, and ideas, man, circumscribed in his selfishness, limited to animal life, knows nothing of the moral law. Just as his intelligence, before the excitation of the senses, is empty, without any notion of space or time, in the same way his conscience, before the excitation of society, is also empty, without knowledge of good or evil. The excitation of things, necessary for the production of the idea, is also necessary for the unfolding of the conscience.

But just as no external communication would be able by itself to create intelligence and to make winged ideas spring forth by the myriads without an intellectual preformation that makes the concept possible, in the same way, when the facts of social life have been produced and the intelligence has grasped their relationship, this relationship would never be translated into a law that is obligatory for the will without a preformation of the heart that makes the subject see, in the social relations that encompass and embrace it, not only a natural harmony, but a kind of secret commandment of itself to itself.

In this way, according to the theory of immanence, while Revelation would still be valid, it will no longer be useful, in the sense that the master’s instruction is useful to the disciple, except in so far as the soul would have in itself a faculty to recognize the law and endorse it – which radically and irrevocably excludes the transcendental hypothesis.

It follows that the conscience, as given by nature, is sound and sufficient: everything that happens in it belongs to it; it is sufficient in itself; it needs neither doctor nor revelator. Moreover, this celestial auxiliary upon which one wishes to found it can only pose an obstacle to its dignity, constituting a hindrance and a stumbling block.

Thus, not only is the science of Justice and manners possible, since it relies, on the one hand, on a special faculty of the soul, possessing, like the understanding, its own basic concepts, its innate forms, its anticipations, its prejudices, and on the other hand, on everyday experience, with its inductions and analogies, its joys and