De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome I/153

From The Libertarian Labyrinth
Jump to: navigation, search
De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome I/153/152 De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome I/153/154

[original French]

D'où vient, je vous prie, cette différence?

L'existence de tout homme en société se divise en deux parts, étroitement unies, il est vrai : la vie publique et la vie privée.

La cremière, je vous l'accorde, est du domaine public; cela résulte de la définition. Attaquez la vie publique, pourvu que la défense soit libre ; je n'ai rien à objecter. Mais la vie privée, à qui est-elle? Comment le secret de mon intérieur, de mes habitudes, toujours ridicules ou basses par quelque endroit, peut-il être divulgué? Comment cette divulgation peut-elle devenir une spéculation? Comment mon âme peu£elle servir d'épave à un entrepreneur de libelles, être vendue à l'encan, comme un esclave? Quand même ces biographies, illustrations ou charges, ne contiendraient rien de calomnieux, elles sont indécentes : il n'est pas bon, pour la liberté et l'honneur d'un peuple, que les citoyens mettent en scène l'intimité de leur vie, se traitent les uns les autres comme des valets de comédie et des saltimbanques. Voulez-vous préparer un pays à la servitude? faites que les personnes se méprisent, détruisez le respect... Qui peut donc justifier une pareille licence? Vous devez le savoir, Monseigneur, vous qui prêtez parfois la main à de semblables expéditions.

Qu'un officier de police puisse à toute heure du jour et de la nuit m'arrêter à mon domicile, sur une dénonciation secrète, sur un soupçon, sans déclaration de délit; qu'on me jette ensuite à Mazas; que je sois retenu préventivement des semaines, des mois, dans une cellule qui, d'après les principes du droit pénal, ne devrait s'ouvrir tout au plus que pour le condamné; qu'on mejuge ensuite sur les notes d'un agent invisible, avec qui je ne serai pas confronté; que pour aller plus vite encore on m'expédie sans jugement, clandestinement, à Cayenne ou à Lambessa : c'est une violence qui ne tombe que sur le corps, et qu'explique, sans la justifier, l'état de guerre sociale où nous sommes et le régime de dictature qui en est la conséquence.

Mais la vie privée, mais la conscience dans ses manifestations intimes, insondables, quelle raison d'Etat peut en autoriser la violation? Ah ! si vous nous avez ravi l’habeas corpus, laissez-nous du moins l’habeas animam. Après tout, cet arbitraire exercé sur notre chair, témoignage de la

[English translation]

Where, I ask you, does this difference come from?

The existence of man in any society is divided into two parts, closely united, it is true: public life and private life.

The first, I admit, is in the public domain; It follows from the definition. Attack public life, provided that the defense is free; I have no objection. But what is privacy? How can the secret of my interior, of my habits, always ridiculous or low in some respect, be disclosed? How can such disclosure become a speculation? How can my soul serve as a piece of junk for an entrepeneur of lampoons, be sold at the auction like a slave? Even when these biographies, illustrations or caricatures, do not contain libels, they are indecent: it is not good for the freedom and honor of a people that people should place the privacy of their lives on the stage, treat each other as comedic knaves and clowns. Would you like to make a country ripe for slavery? Let persons be despised, destroy respect for them ... Who can justify such a license? You know, Monsignor, that you sometimes lend a hand in such expeditions.

Let a police officer at any time of day or night stop at my house on a secret denunciation, on suspicion, without any charges; let him then throw me into Mazas prison; let me be held preventively for weeks, for months, in a cell that, according to the principles of criminal law, should only ever hold the convicted; let me be judged on the affidavit of a spy whom I am not allowed to cross-examine; let me be expedited, in order to proceed even more quickly, without trial, clandestinely, to Cayenne or Lambessa: this is a violence that falls on the body, and that explains, without justifying it, the state of social war in which we find ourselves and the dictatorial regime that is its consequence.

But privacy, but the consciousness in its intimate, unfathomable manifestations, what reason of State may authorize its violation? Ah! If you have taken away the right of habeas corpus, at least leave us that of habeas animam.<ref>habeas corpus ... habeas animam: "show me the body," "show me the soul."</ref> After all, this arbitrary power exercised over our flesh, testimony to the

<references/>