De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome II/110

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De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome II/110/109 De la Justice dans la Révolution et dans l'Église/Tome II/110/111

[original French]

Sur ce triste sujet, dont se prevalent la misanthropie et le scepticisme, excuse banale de tant de trahisons et de lâchetés, la théorie de la force collective fournit une réponse péremptoire, qui relève singulièrement la moralité des masses, tout en laissant à leur infamie les oppresseurs et leurs complices.

Par le groupement des forces individuelles, et par le rapport des groupes, la nation entière forme corps : c'est un être réel, d'un ordre supérieur, dont le mouvement entraîne toute existence, toute fortune. L'individu est immergé dans la société; il relève de cette haute puissance, dont il ne se séparerait que pour tomber dans le néant. Si grande, en effet, que soit l'appropriation des forces collectives, si intense que soit la tyrannie, il est évident qu'une part du bénéfice social reste toujours à la masse, et qu'en somme il est meilleur pour chacun de rester dans le groupe que d'en sortir.

Ce n'est donc pas l'exploiteur en réalité, ce n'est pas le tyran, que suivent les travailleurs et les citoyens : la séduction et la terreur entrent pour peu dans leur soumission. C'est la puissance sociale qu'ils considèrent, puissance mal définie dans leur pensée, mais hors de laquelle ils sentent qu'ils ne peuvent subsister ; puissance dont le prince, quel qu'il soit, leur montre le sceau, et qu'ils tremblent de briser par leur révolte.

Voilà pourquoi tout usurpateur de la puissance publique ne manque jamais de couvrir son crime du prétexte de salut public, de se qualifier père de la patrie, restaurateur de la nation, comme si la force sociale tirait de lui son existence, tandis qu'il n'est pour elle qu'une effigie, un timbre, et, si on peut le dire, une raison commerciale, Aussi tombera-t-il avec la même facilité qu'il s'est établi, le jour où sa présence semblera compromettre le grand intérêt qu'il a prétendu défendre : là est, en dernière analyse, la cause de la chute de tous les gouvernements.

D. — Le pouvoir social constitué en principat, approprié par une dynastie ou exploité par une caste, que deviennent ses rapports avec la nation?

R. — Ces rapports sont complétement intervertis. Dans l'ordre naturel, le pouvoir naît de la société, il est la résultante de toutes les forces particulières groupées pour le

[English translation]

On this sad subject, over which misanthropy and skepticism prevail, the banal excuses for so many treasons and cowardices, the theory of collective force provides a peremptory answer that radically confirms the morality of the masses, while leaving the oppressors and their accomplices to their infamy.

Through the grouping of individual forces, and through the relation of the groups, the whole nation forms one body: it is a real being, of a higher order, whose movement implicates the existence and fortune of everyone. The individual is immersed in society; he emerges from this great power, from which he would separate only to fall into nothingness. Indeed, as great as the appropriation of the collective forces may be, however intense may be the tyranny, it is obvious that a share of the social benefit always remains to the mass, and that in the end, it is better for each to remain in the group than to leave it.

It is thus not actually the exploiter, it is not the tyrant, whom the workers and the citizens follow: seduction and terror enter little into their submission. It is the social power that they respect, a power ill-defined in their thinking, but outside of which they sense that they cannot subsist; a power whose prince, whoever it may be, may show them its seal and see them tremble to break with it by a revolt.

For this reason any usurper of the public power never fails to cover his crime with the pretext of the public safety, to call himself the father of the fatherland, restorer of the nation, as if the social force drew its existence from him, while in fact he is only an effigy for it, a stamp, and, so to speak, a commercial brand. And he will fall, with the same ease with which he was established, the moment his presence appears to threaten the great interest that he claimed to defend: there, in last analysis, is the cause of the fall of all governments.

Q. — Social power constituted as a princedom, appropriated by a dynasty or exploited by a caste, what becomes of its relations with the nation?

A. — These relations are completely inverted. In the natural order, power is born from society, it is the resultant of all the particular forces grouped for