Dictionnaire rationnel

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Colinsian dictionary, 1859, by Louis Joseph Antoine de Potter.

Text

[3] DICTIONNAIRE RATIONNEL

DES MOTS LES PLUS USITÉS

EN

SCIENCES, EN PHILOSOPHIE, EN POLITIQUE, EN MORAL ET EN. RELIGION

AVEC LEUR SIGNIFICATION DÉTERMINÉE

ET LEUR RAPPORT AUX QUESTIONS D'ORDRE SOClAL.

PAR

DE POTTER La paix du monde est dans l'harmonie des mots, des idées et de choses. Et voilà pourquoi d'une nation est, à mes yeux, une si grande puissance.

L'évéque Dupanloup
(Discours de réception à l'Académie francaise.)

BRUXELLES ET LEIPZIG

AUGUSTE SCHNÉE, ÉDITEUR

RUE ROYALE, IMPASSE DU PARC, 2

1859 [4]

[5]

AVIS.

J'ai publié, en 1848, un volume intitulé : La Réalité déterminée par le raisonnement, ou questions sociales sur l'homme, la famille, la propriété, le travail, l'ordre, la justice et sa sanction nécessaire, la religion. A la fin de ce volume se trouvent quelques pages qui portent pour titre: Liste alphabétique des principaux mots employés dans cet opuscule, avec la détermination de leur valeur.

Je fis en outre paraître cette Liste à part, et je l'intitulai : A, B, C de la science sociale.

Le présent Dictionnaire rationnel est la reproduction de cet A, B, C, mais refondu complétement, et plus que quintuplé par les additions faites àpresque tous les anciens articles et par l'adjonction de près de six cents articles entièrement nouveaux; ce qui porte le nombre des mots définis et commentés à environ treize cents.—Les articles inédits sont distingués des autres, dans la table des matières, par un astérisque. [6]

Un mot encore avant de clore cet avis préliminaire. Depuis quatre ans, mon fils prépare un travail qui, partant de la méthode pour rechercher la vérité, se terminera par la réalisation de la société régénérée, assise enfin sur la connaissance de cette vérité éternelle. Ce travail, exécuté avec la concision, la clarté et l'incontestabilité des traités de mathématiques, portera pour titre : Science sociale. Il est surtout destiné aux hommes d'étude et de réflexion.

Les articles dont se compose ce Dictionnaire, plus particulièrement destiné aux gens du monde, en sont la paraphrase et le développement. Mon fils les a scrupuleusement revus, un à un, de commun accord avec moi. Je lui dois la plupart des définitions qui leur donnent quelque valeur.

Décembre 1858.

[7]

PRÉFACE DE L'A, B, C DE LA SCIENCE SOCIALE.

Une organisation stable de la société suppose un bon raisonnement; un bon raisonnement est synonyme d'une langue bien faite; une langue bien faite implique des expressions nettement arrêtées..

L'auteur

Ces quelques pages sont un travail supplémentaire que nous avons cru utile d'ajouter à la seconde édition de La Justice et sa sanction religieuse, publiée récemment sous le titre de : La Réalité déterminée par le raisonnement <ref>Bruxelles, 1848, chez l'auteur, et chez tous les libraires.</ref>.

Comme elles résument nos idées, nous en avons fait un petit traité particulier, qui du reste pourra être joint à la première édition par les personnes qui ne tiendraient pas aux additions dont nous avons augmenté la seconde.

Si nons n'avions eu que cette esquisse sur l'importante matière qu'elle annonce, nous nous serions certes bien gardé de la livrer isolément au public, de peur qu'elle ne fût, par sa concision qu'on pouvait à raison accuser d'obscurité, un sujet d'étonnement etde scandale plutôt que de lumière et d'édification. En effet, une science nouvelle a besoin surtout d'être développée et expliquée surabondamment; se borner à la sécheresse d'un simple exposé, c'est vouloir qu'elle ne soit pas comprise.

Mais nous faisions parattre simultanément avec cet A, B, C, l'ouvrage plus considérable dont il n'est, pour ainsi dire, que la table raisonnée des matières.

Nous avons donc pensé que, par les indications des questions que nous traitons et de la manière dont nous les trailons, cette table alpllabétique, facile [8] à compulser, ferait peut-être naître chez quelques-uns le désir de recourir à ce qui doit nécessairement la précéder pour la rendre intelligible; tandis qu'à ceux qui nous auraient lu, elle servirait d'aide-mémoire pour leur rappeler au moins les points les plus frappants et les doctrines qui leur auraient paru les plus insolites.

Notre Table, au moyen de définitions et d'exemples toujours relatifs à la science sociale, a pour but de déterminer la valeur des mots les plus usuels dans cette science, et dont l'indétermination est la cause ordinaire des disputes sans fin auxquelles ils se prêtent.

Pour parler science et société, il faut s'entendre, et pour s'entendre, il faut donner aux mêmes expressions le même sens.

« On croit comprendre, dit Bentham, ce dont on parle habituellement, précisément parce qu'on en parle habituellement. Entre les mots et les choses il ya une telle connexion, que l'on est souvent porté à prendre les uns pour les autres : quand on a des paroles dans l'oreille, on croit volontiers avoir des idées' dans l'esprit. Un mot inusité se présente-t-il, le premier mouvement est de s'en défier; on l'examine avec soin pour savoir que! sens peut y être attaché : mais quand un mot familier revient dans la conversation ou dans la composition, on le laisse passer sans contrôle comme une vieille connaissance. Cette longue habitude que l'on a d'user de telle ou telle expression, laisse croire que l'on en a vérifié la valeur. »

Cela posé, nous répéterons ici ce que nous avons dit en d'autres termes dans les prolégomènes de La Réalité, savoir que nous ne ménageons aucune opinion, aucun préjugé, aucune école, aucune secte, parce que nous ne voyons de preuves de certitude nulle part, et que nous découvrons le vague, l'absurde et le danger partout.

Nous attaquons hardiment, ouvertement et sous toutes ses Cormes le matérialisme, cette doctrine universelle aujourd'hui, tant de ceux qui l'avouent que de ceux qui s'en cachent, de ceux qui en ont la conscience que de ceux qui ne s'en rendent pas compte, de eeux qui croient fermement à sa vérité que de ceux qui ne font que mettre en doute s'il y a une autre vérité que la sienne, et si cette vérité est à notre portée, si nous pouvons nous assurer de son existence comme exprimant une réalité. Depuis que la société n'a plus le monopole des développements de l'intelligence, depuis que tout le monde peut librement voir, comparer, juger et prononcer, la vieille croyance vulgaire en un Dieu anthropomorphe, aussi bien. que l'opinion philosophique moderne d'un Esprit suprême, distinct du monde, et celle qui sert de dernier refuge au dogme théiste, l'opinion d'un Dieu-Tout, se résolvent pour le raisonneur [9] conséquent dans le matérialisme, dans le fatalisme; car la liberté n'est, logiquement, pas plus possible avec l'existence de Dieu, qu'elle ne l'est avec l'admission de la matière comme principe unique et universel : matérialisme et déisme, ces deux points de départ opposés de raisonnements également faux, ont pour conclusion la négation de toute réalité dans l'homme.

Nous avons promis de tout ramener à la science sociale. Nous demanderons donc où conduit nécessairement le matérialisme mis en pratique socialement? On conçoit qu'au nombre de ceux qui le professent, les fripons affirment qu'il est le vrai principe de l'ordre dans la société, la base réelle de l'union et de la hiérarchie parmi les hommes, la source de la vertu et du dévouement. Mais il leur faut des sots pour les croire : il leur faut des sots pour se laisser imposer une loi du devoir autre que celle de se satisfaire, to~jours et en toute chose, aux dépens de quoi et de qui que ce soit, aussi souvent qu'on est le plus adroit ou le plus fort. Encore si cette loi était obligatoire, c'est-à-dire si, en la violant, on était stîr d'encourir une peine plus grande que n'est la jouissance à laquelle on renonce pour y obéir! Mais le matérialiste qui nie toute autre jouissance sera-t-il dévoué, juste, social, pour le seul plaisir de se rendre malheureux? L'extravagance est par trop palpable. Et cependant la société ne vit que de sacrifices. Des égoïsmes terrestres, sans un lien ultra-vital qui les unisse, qui les associe, sont nécessairement en hostilité perpétuelle. Et cette hostilité est alors l'oeuvre de la même raison, sur laquelle la société se serait assise si le raisonnement avait eu la religion pour point de départ.

Le matérialismel Et que serait la société s'il n'y ayait de vrai, de réel que lui? Ce que serait l'homme lui-même: une illusion organisée par le hasard, dans un but d'ordre supposé; et l'ordre social ne serait plus qu'une physique sociale, un mécanisme que des êtres se croyant intelligents et libres feraient lonetionn~r forcément, nécessairement et sans raison!

Après ce que nous venons de dire, le lecteur entrevoit clairement que nous heurtons de front, tant les idées anciennes dans ce que leur application offre d' actuellement funeste à l'organisation normale et stable des hommes en société, que les idées nouvelles qui ne les remplaceraient que pour substituer aujourd'hui l'anarchie au despotisme, demain le despotisme à l'anarchie. Passons rapidement en revue ces causes premières des maux dont l'humanité s'efforce si péniblement de se délivrer.

Toutes réunies portent le nom de science, c'est-à-dire, de connaissances socialement acquises et que l'instruction transmet, en les modifiant sans cesse, d'âge en âge, au moyen du libre examen, de la discussion sans entraves sur toutes choses et pour tout le monde, et de la propagation par toutes les voies [10] possibles, la presse, la vapeur, l'électricité. Or, la science, telle qu'élle est enseignée généralement, en public et en particulier, par des maîtres ou dans le monde, cette scienee qui s'infiltre partout, se répand partout, rayonne dans tous les sens, n'a jusqu'à présent de preuves que pour la réalité de la matière et contre toute autre réalité.

La foi aux révélations saeerdotales et aux dogmes théologiques est aussi irrationnelle que la foi aux analogies et aux inductions de la prétendue science. Les religions révélées, du moment qu'elles ont dû se soumettre au jugement individuel, ont perdu tout droit à la direction de la société.

Que dirons-nous des philosophies en faveur, de celles de l'éclectisme et du mysticisme, de J'intuition et du sentiment, qui toutes, relevant de la nature et se fondant sur l'organisati.on, ne voient, ne peuvent voir et reeonnaitre que ce qui est physiotogique on physique, ce qui est matériel? Comme les religions populaires, comme le déisme et le panthéisme, d'argument en argument, elles aboutissent nécessairement au néant fatal et final.

Mais si on faisait quelques pas en arrière? Hélas! Je peut-on? Et si on le pouvait, où cela mènerait-il? Cela ramènerait inévitablement au point d'où nous voulons nous éloigner. La politique des rétrogrades est condamnée par cela seul qu'elle a pour but de raffermir ùn ordre de choses auquel a manqué la force de se tenir debout.

La politique des conservateurs n'a pas plus de chances. Conserver, quoi? Ce qui est, ce dont tout le monde se plaint, ce ,que personne n'ose défendre, si ce n'est comme temporairement nécessaire, jamais comme définitivement juste? Perpétuer les anomalies et les maux de la société? C'est insulter cruellement aux neuf dixièmes du genre humain.

Et les progressistes? Savent-ils où est le but vers lequel ils doivent tendre et quel chemin il leur faut suivre pour y parvenir? N'ignorent-ils point que pour entrainer l'humanité sur leurs pas, elle aussi doit vouloir marcher vers ce but, et ne plus voir devant elle pour échapper à sa ruine d'autre voie ouverte que celle qui y conduit? Comment qualifier alors la politique de gens qui, les yeux fermés, entourés d'obstacles et de précipices, vont et vont toujours?

Est-ce à la monarchie que nous demanderons le repos dont tous sentent le besoin et que les agitations de chacun rendent de plus en plus problématique? Mais telle qu'elle doit être rationnellement compr~se pour avoir une signification réelle, c'est-à-dire exécutrice absolue de la raison sociale, la monarchie n'est plus possible, parce que la foi en une raison relative est éteinte socialement, et que la connaissance de la raison absolue n'est pas [11] encore sociale. Quant à la monarchie dépendante des majorités représentatives ou révolutionnaires, c'est une inutilité trop coûteuse, qui ne fait aucun bien et ne peut empêcher aucun mal.

Et l'aristocratie' La seule qui puisse désormais être légitime dans la véritable acception de ce mot, celle du travail, de l'intelligence, est sans autorité sur une époque ignorante et présomptueuse. L'aristocratie attachée à la noblesse ou à la propriété du sol a fait son temps; la nôtre qui l'a remplacée, l'aristocratie do capital, des éeus, imprime à la société la plus dégradante des formes. A défaut de tout prestige, elle n'a pour se maintenir que le recours à la corruption et à la force: à la corruption qui, inévitablement progressive, l'énerve et l'épuise; à la force, dont l'emploi, toùjours plus fréquent et plus odieux, la tue. Car l'aristocratie n'est jamais la majorité; et dès qu'il n'est plus possible de cacher au grand nombre, aux représentants réels de la force, qu'on abuse de la force contre eux, c'est-à-dire qu'on les opprime seulement parce qu'on a intérêt à lès opprimer, l'instrument de la violence se brise bientôt dans les mains imprndentes qui en sont armées.

La république!... y en a-t-il jamais eu une seule on l'on ait été vraiment libre? Peut-on être libre sans connaître la vérité? A moins qu'on ne le soit en obéissant à la force, aux passions, aux siennes quand on a le pouvoir, sinon ft celles des autres; à moins qu'on ne le soit sans se conformer à la raison, sans pratiquer la justice. Et qu'a de commun avec cette liberté la formule républicaine chargée de son luxe de déclarations et de déclamations, de mots ambitieusement vagues et solennellement creux qui trahissent si bien le vide sur lequel elle plane? De vaines formes n'impliquent pas un fond réel; des symboles sont loin d'être des principes, et des principes non démontrés, Don sanctionnés immuablement, ne sont rien. On ne décrète ni la vérité, ni la vertu. La fraternité de par la constitution et la loi suppose toujours un frère aîné qui octroie et ordonne, et des frères cadets qui acceptent et obéissent. L'exercice des droits politiques exige chez le prolétaire l'instruction et l'aisance, mais ne lui donne ni des lumières ni du pain. Tant que le pouvoir social ne sera pas l'expression de la raison rendue socialement incontestable, les droits politiques ne pourront être, aux mains de n'importe qui, que des moyens d'exploitation, tantôt par la terreur, tantôt par la ruse. Et démocratie ne sigifiera que règne d'un peuple sur un autre peuple ou d'une partie d'un people sur l'autre partie composée de ses esclaves, ce qui, absolument parlant, n'est pas juste. do tout; ou bien règne du peuple sur lui-même, de tous sur personne, ce qui n'est pas du tout rationnel.

Invoquerons-nous le saint-simonisme dont les apôtres rêvaient l'ordre par [12] l'arbitraire confié àun homme et exercé sur d'autres hommes aussi éclairés et aussi libres que lui, au nom de sa propre autorité d'homme?

Ou le fouriérisme, qui attend la concorde et la stabilité, non de la raison, souveraine conciliatrice, mais de l'on ne sait quel engrenage mécanique des passions inintelligentes?

Ou le faux socialisme, qui se vante d'organiser l'humanité, tantôt par la suppression des éléments dont l'humanité se compose, tantôt par celle des qualités essentielles à l'hom~e complet, c'est-à-dire à l'homme en société? Ce socialisme, àl'en croire, est la science de la société telle qu'elle doit être; et jamais il ne nous a dit comment elle devait être; jamais il n'a prouvé que l'état actuel des connaissances sociales permettait que la réforme qu'il médite fût non-seulement possible, mais encore réalisable immédiatement, en conséquence de la nécessité sociale sentie par tous? Tous ces points restent dans le doute.

Au rebours du socialisme, l'économie politique se contente de prendre les choses telles qu'elles sont, et s'évertue à les justifier en les expliquant, à les perpétuer en les présentant comme irréformables, système de positivisme matérialiste, pour lequel le fait est le seul droit, pour lequel ce qui est, est aussi tout ce qui doit, tout. ce qui peut être.

Généralement, on ne redoute le communisme que comme abolissant la propriété. Mais n'abolit-il pas avec elle le travail, car on ne travaille que pour soi? l'intelligence, car on ne pense que pour produire par le travail? l'ordre, car il n'y a d'ordre que par l'intelligence et pour la propriété? la société, car sans le tien et le mien, toi et moi, il n'y a pas de verbe, pas d'humanité?

Pour notre société moderne, issue de celle où l'exploitation des masses était une condition sine quâ non d'ordre et d'existence, et qui elle-même demeure toujours basée sur cette exploitation, quoique devenue une cause active et puissante de désordre, le communisme est une menace incessante de dissolution et de mort; le communisme est ce qu'étaient le christianisme pour la société païenne de nos aïeux, le protestantisme religieux pour la société chrétienne de nos pères, fondées l'une et l'autre sur la foi inviolable, et que le premier libre regard dirigé sur elles, suivi de la première parole d'examen qui n'était point efficacement réprimée, frappait au coeur. Le protestantisme religieux renversa l'ordre qui avait succédé à l"empire' romain, l'ordre fondé sur une révélation protégeant le despotisme et appuyé sur la domination nobiliaire du sol; le communisme renversera le seul ordre possible aujourd'hui, celui des majorités bourgeoises, protégées par la puissance de l'or. Le protestantisme fit insurger les rois contre l'unité du pouvoir dont ils étaient les instruments, contre leur [13] maître, le pape, et les laissa retomber aux mains d'un maître bien autrement exigeant et impérieux, le capitaliste bourgeois. Le communisme poussera la bourgeoisie sur les rois, les prolétaires sur la bourgeoisie, la faim et le désespoir sur les prolétaires, le despotisme sur le désordre, la licence sur l'arbitraire, l'anarchie sur tout le monde. Il n'y aura plus rien alors,... à moins que la vérité ne se montre, que la justice ne soit accueillie de tous.

Ce ne sera certes pas le libéralisme qui nous sauvera. Si les libéraux politiques et civils qui n'ont fait qu'étendre à l'économie sociale le principe théorique de l'examen que les protestants avaient invoqué contre la foi religieuse, pensent sérieusement que la société peut s'établir et demeurer debout sur le doute général, sur l'indifférence universelle, ils professent une inqualifiable ineptie. S'ils ne le pensent pas, nous les sommons d'établir clairement et netlement un principe de certitude, un criterium de la justice· et de la raison. Nous soutenons contre eux que, sans cela, il leur est impossible, de toute impossibilité, d'organiser autre chose que l'anarchie, la dissolution, la mort.

Nous en disons autant aux doctrinaires, ces puritains du libéralisme. Le pivot sur lequel ils veulent faire tourner le monde, nous parlons du dogme de la séparation absolue de l'Église d'avec l'État, du spirituel d'avec le temporel, a pour tradùction sociale une morale indépendante de toute religion, ou une morale non garantie, non sanctionnée, non obligatoire, ou pas de morale du tout. C'est toujours la question du matérialisme, avec lequel il faut de toute nécessité se résoudre à n'avoir d'autre morale que celle qui livre les imbéciles aux intrigants : c'est toujours la question du matérialisme avec lequel il faut de toute nécessité se résoudre à rompre, si l'on veut avoir une vraie morale, une société: c'est toujours la question du matérialisme dont on ne se débarrassera jamais, àmoins qu'ton ne cesse de regarder la nature comme suseeptible d'intelligence et de sentiment, ou l'ordre moral comme un être , voulant, pensant, vivant.

Mais en voilà assez sur des utopies, toutes également éléments de perturbation, causes de souffrance, stimulants pour faire de plus en plus ardemment aspirer au règne de la science sociale réelle.

Il sera facile de rattacher à l'une ou à l'autre des classifications de réformateurs que nous venons de caractériser, les opinions secondaires qui, sous tant de nuances et de dénominations, ont été enfantées dans les derniers temps. Toutes trahissent le cerveau malade d'hommes à bonnes intentions sans doute, mais qui, dépourvus de toute connaissance de l'homme, ne tiennent compte aucun, ni des phases que la société a déjà parcourues, ni de celle qu'elle traverse si douloureusement de nos jours, ni de la dernière phase [14] humanitaire où elle trouvera le repos et la paix. Ces sophistes, qui trompent paree qu'eux-mêmes sont trompés, ne distinguent pas la période de l'époque d'ignorance où il était possible de comprimer l'examen, de celle où les intelligences ont conquis la liberté de se développer sans entraves, et ils confondent la société qui s'était réfugiée sous l'égide d'une hypothèse certifiée par la croyance avec la société qui s'établira sur la connaissance de la vérité: ils appliquent leurs théories sur la justice absolue, tout à la fois aux temps où l'ordre n'était compatible qu'avec une justice relative à l'époque, et i nos temps où l'on ne' pent plus, il est vrai, obtenir l'ordre que par la justice absolue, mais aussi où l'on ne connait encore' d'àutre justice que celle relati..e il un ordre passé sans retour, où l'on ignore même s'il y a un droit réel, et, en cas d'affirmative, en. quoi ce droit consiste, et, en tout état de cause, comment il faudrait appliquer le droit.

Nous faisons plus que heurter, qu'attaquer ces doctrines : nous les prenons résolûment corps à corps; et nous défions ceux qui les partagent de porter le plus petit remède aux maux sous lesquels la société agonise.

Loin de nous faire faire un pas vers l'organisation sociale rationnelle, les opinionistes que nous venons de mentionner et tous ceux que, nous pourrions citer encore, travaillent à qui mieux mieux, et travaillent avec toute l'ardeur dont ils sont capables, à démolir le vieil édifice social san~ avoir le moindre abri à lui substituer. C'est contre leur volonté, nous en sommes sûr; et ils sont, autant que personne, ennemis du désordre : mais il n'en est pas moins évident que l'émission de chacune de leurs théories est un coup mortel porté à la société, et que la plupart de ces théories, si elles pouvaient être mises en pratique, tueraient la société du coup.

Que si l'on nous disait: Vous ne voulez d'aucun des systèmes que vous venez d'énumérer; soit: ils ne sont pas difficiles à démolir. Mais en définitive que pensez-vous? que voulez-vous? Nous craignons fort qu'il ne vous soit malaisé d'édifier le système qui doit pouvoir désormais résister à toutes les tentatives de renversement, défier tous les démolisseurs.

— Ce que nous pensons? Exactement ce que pensait Mirabeau que nous eopions ici: « Les hommes doivent s'estimer "heureux si leur condition ne « devient pas plus mauvaise, et faiblement espérer qu'elle soit jamais beane coup meilleure; A MOINS qu'ils ne parviennent li connaître leurs droits et leurs forces, et que la volonté et l'intérêt général, c'est-à-dire la justice, ne soient un jour, grâce aux progrès de l'instrnction, la loi universelle et fondamentale des sociétés (nous aurions dit de la sociéte). »

Ce que noUs voulons? Une seu~e chose: l'ordre. — Mais entendons-nous [15] bien. Pour que cet ordre soit réel, puisse être stable, nous déterminons d'abord ce que c'est que l'ordre social; nous recherchons ensu~te s'il y a un ordre absolu, et d'autres ordres relatifs à des époques auxquelles l'application de l'ordre absolu serait le désordre; nous voyons enfin à quelle époque nous sommes parvenus.

Le résultat de ce raisonnement est celui-ci: l'ordre anrien, fondé lorsqu'on croyait savoir, ne peut plus être maintenu par les moyens qui ont servi à l'établir, aujourd'hui que nous savons fort bien que nous ignorons, au point que la plupart des raisonneurs, trop vaniteux pour avouer leur ignorance personnelle, la rejettent sur l'incapacité de l'intelligence, sur l'impuissance de la raison, trop bornée, prétendent-ils, pour pouvoir comprendre la vérité entière sans mélange d'erreur.

Et il faudrait appliquer l'un ou l'autre des systèmes d'organisation proposés par ceux-là mêmes qui déclarent' que jamais on ne connaîtra la vérité d'où doit dériver toute organisation qui n'est pas le fonctionnement mécanique de la force brute, ou tout au moins élaborés par ceux qui confessent n'avoir aucun moyen de distinguer d'une manière absolue le faux ordre social de l'ordre vrai? Ce serait absurde.

Qu'on nous lise donc avec l'entière conviction que notre but est l'ordre par la raison, qui n'a pas encore été déterminée socialement, qui peut être déterminée, et qui le sera, parce que la nécessité sociale l'impose désormais comme unique condition de salut, d'eXistence; qu'en un mot, notre but est l'ordre par la substitution de l'état de connaissance et de justice à l'état d'ignorance et de foree, déguisée ou non, l'ordre par l'organisation du travail, de la propriété, de la société, mais seulement au moyen de l'organisation de l'instrnelion, qui doit résulter de la découverte, de l'acceptation et de l'application de la vérité absolue.

Nous sommes d'accord sur ce but avec tous les hommes qui veulent, non-seulement vivre tranquilles et heureux, mais qui veulent.vivre. Nous sommes d'accord avec tous les gouvernements possibles, les plus intéressés à te que l'ordre s'établisse solidement.

Nous ne différons que sur les moyens.

On trouvera étrange, sans nul doute, que traînant aussi vivement que nous le faisons à la barre du public les systèmes que nous accusons, nous n'insistions pas davantage sur Ja démoralisation générale, sur la corruption descendant du plus haut de l'échelle sociale à ses degrés infimes. Voici ce que avons avons à dire à ce sujet :

Le mal qui se fait est, comme le bien, le résultat d'un raisonnement, d'un [116] calcul, qui a pour fin exclusive le plus grand intérêt de celui qui ne commet ce mal que par amour pour lui-même, c'est-à-dire après un raisonnement qu'il croit bon, et dont la conclusion est que faire le bien lui serait nuisible, et que faire le mal lui est utile. Tant que la société professera le matérialisme, en d'autres termes n'offrira aux hommes que la vie actuelle pour but à la vie~ et les jouissances de cette vie pour mobile aux actions, et les vices et le crime comme moyens les plus féconds, les plus prompts et les plus sûrs pour obtenir ces jouissances; tant que cette société sera organisée comme elle l'est, c'est-à-dire que presque toujours rintérêt particulier y sera diamétralement opposé à l'intérêt général; tant que les anciennes idées soutenues avec obstination par les sectes religieuses, et les idées nouvelles si inconsidérément émises par les savants, les politiques, les économistes, les socialistes, auront pour conséquence rigoureuse et nécessaire le mat~rialisme; tant donc que quiconque sera de son siècle, s'il n'est volontairement dupe, c'est-à-djre s'il ne renonce au raisonnement, s'il n'est un sot, sera incontestablement un homme de sens, un bon calculateur, un fripon et pis encore le cas échéant: nous laisserons la morale, bonne ou mauvaise, comme étant le résultat inévitable de l'ignorance et de l'erreur; et c'est l'ignorance et l'erreur exclusivement que nous nous attacherons à combattre.

« Nous nous endormons sur un volcan! » s'écriait à la tribune, peu avant la dernière révolution de France, M. de Tocqueville, effrayé du débordement général des moeurs politiques et privées. Nous le pensons aussi; mais ce n'est pas à ces symptômes que nous nous arrêtons. Nous remontons plus haut.

Nous disons sans hésiter et nous répétons sous toutes les formes:

Réformer partiellement et successivement notre ordre social, c'est y multiplier les causes d'anarchie; l'amélioration de la condition des classes souffrantes de la société, sans le renversement c,omplet de l'organisation sociale qui produit nécessairement ces souffrances, qui n'existe que pour les produire, qui ne se maintient qu'en les produisant, est une utopie stupide; l'es.. poir, chez les conservateurs de cette organisation détraquée, de trouver un moyen de ne pas devoir améliorer la condition des classes souffrantes, de ne pas devoir abolir le prolétariat, de ne pas devoir faire disparattre le paupérisme, ou du moins de pouvoir ajourner indéfiniment les questions sociales qui ont été soulevées à ce sujet, dérive d'un aveuglement que la présomptueuse vanité de l'ignorance 'peut seule faire concevoir; finalement le projet, chez les socialistes, réformateurs, progressistes, rénovateurs, radicaux, d'établir une organisation" sociale nouvelle, de la réalité de laquelle ils ne donnent aucune preuve, à laquelle ils ne peuvent assigner aucune sanction, que par [17] conséquent ils ne fondent que par la force et sur la force, et qui disparaîtra devant toute autre organisation aussitôt qu'elle sera présentée par de plus rorts Qu'eux, est le délire de la déraison.

Nous démontrons que l'humanité a eu jusqu'ici pour principe d'existence une justice quelconque .relative à la nécessité sociale : nous avouons que toute jllstice relative est de l'injustice, est de la force; mais nous soutenons que, la raison n'étant pas connue socialèment, la force est indispensable au maintien de l'ordre, et que, tant que cette force a pu se faire accepter comme justice, elle a été la raison conservatrice de la société. Nous ne reculons pas devant la conséquence de ces prémisses qui est :

Que, depuis que la justice relative est soumise à la libre discussion, son injustice flagrante est la cause active de la désorganisation toujours croissante de la société; et que, tant que la justice absolue n'aura pas été imposée à la société par l'inflexible besoin, nous trébucherons d'injustice en injustice, nous tomberons d'anarchie en despotisme pour retomber de despotisme en anarchie, jusqu'à ce qu'aucun ordre, même transitoire, même momentané, n'étant plus possible par la force sous aucune de ses transformations, l'anarchie devenue permanente, l'anéantissement de la société devenu imminent, obligent fbumanité de se jeter aux bras de la justice réelle, d'embrasser avec toutes ses conséquences l'absolue raison.

Depuis le 24 février, les sectes se disant réformatrices de la société ont pu, à Paris, présenter leurs plans, ont même eu toute liberté pour appliquer leurs idées à un nouvel ordre de choses qu'on leur demandait de toutes parts, qu'on se montrait disposé à accueillir avec faveur, et auquel on se serait dévoué sincèrement, à la seule condition de démontrer que c'était réellement un ordre promettant de la tranquillité, de la stabilité, et par conséquent fondé en vérité et en justice; car, toujours en présence de l'examen, l'organisation sociale ne peut plus être compatible avec un ordre plus qu'éphémère, à moins d'être l'expression de l'absolue justice démontrée par le raisonnement incontestable.

Eh bien! toutes les écoles sont demeurées muettes, ou si elles sont entrées e'n lice, ce n'a été que pour s'y voir désarmer honteusement. Le socialisme utopique a bientôt battu en retraite devant les questions de la liberté du travail et de l'équitable répartition de ses produits. Le fouriérisme n'a su que convaincre le socialisme d'erreur, sans pouvoir rien établir qu'il ne fdt aussi aisé de ren.. verser comme absurde. Le communisme a trouvé fort peu d'intelligences assez faussées pour l'admettre lui-même avec ce que sa théorie renferme d'illogique, avec ce que sa pratique ferait éclore de désordres et de maux. [18]

La république s'est montrée prête à tout; mais elle n'a trouvé nulle part que l'on fût prêt pour quelque chose. Et elle se verra finalement dans la nécessité de glisser sur l~s promess~s qu'elle a faites, sur les engagements qu'elle a pris envers les masses, pour se consolider colite que coûte, pour faire de l'ordre il tout prix, fût-ce au jour le jour.

Car un ordre quelconque est la condition sine quâ non d'existence sociale, pour les masses déshéritées par la société, comme pour ceux qui ont été privilégiés par elle.

Mais — c'est une vérité qu'on ne doit jamais perdre de vue1 il y va de l'anarchie! — cel ordre ne sera qu'une courte halte, imposée par lignorance à la lassitude et à la peur. Et la république qui n'aura pas résolu le problème social, s'abîmera comme la monarchie <rev>Si, nous dirions presque par impossible, quelqu'un de nos lecteurs voulait un plus long développement de nos idées, nous le prierions de recourir à La Réalité déterminée par le raisonnement, ouvrage que nous avons cité au commencement de cette préface</rev>.

« Le prolétaire, disait le ministre Chaptal, n'a pas de patrie. Il ne reste fixé sur un point que par habitude. Ses moyens d'existence sont partout où il peut occuper ses bras. Les lois ne sont pour lui qu'un mode d'oppression; le désordre, l'insurrection. lui présentent des chances pour améliorer son sort, et il est toujours àla disposition de celui qui le paye le mieux. »

Cela est vrai, incontestablement vrai, vrai sous toutes les formes de gouvernement possibles. Reste à savoir maintenant si les huit ou dix millions de bourgeois français, plus ou moins royalistes ou républicains, se croient bien en' siireté au milieu de vingt-einq millions de leurs coneitoyens n'ignorant pas que les lois les oppriment, et que le désordre et l'insurrection qui, pour ainsi dire, De peuvent plus empirer leur condition, leur présentent au contraire et toujours des chances pour l'améliorer. Reste à savoir s'il n'est pas stupide. qu'un quart de la population cherche à soutenir par des moyens qui deviennent de plus en plus inefficaces, de plus en plus périlleux, et cela dans le seul intérêt de sa domination, une forme sociale que les trois autres quarts doivent nécessairement tendre à renverser dans l'intérêt de leur bien-être, de leur existence, et qu'en attendant qu'ils le renversent en effet, ils ne cessent pas un seul instant de troubler.

Tant que la question se montrera sous cette race, elle n'aura qu'une solution : l'abolition du prolétariat. Tant que le prolétariat ne sera pas aboli, l'anarchie sera en progrès et la société menacée de périr. Et le prolétariat ne disparaîtra que devant la réforme, nous ne disons pas la suppression de la propriété. La propriété ne peut pas être supprimée, mais elle doit être rationalisée. Tout ce qui se fera avant cela et sans cela sera inutile. Les atermoiements, les faux-fuyants, la ruse, le temps lui-même ne pourront rien pour l'ordre et pour la stabilité, pas plus que ne pourra le despotisme blanc, tricolore ou rouge.

Il faut que la société soit l'expression de la raison absolue, l'application de la justice entière ," en toutes choses et pour tous. Mais avant cela, il faut qu'il y ait une raison socialement reconnue et par conséquent un droit socialement réalisable, une conscience sociale en un mot, qui soit aussi la conscience de chacun, et qui ait pour chacun une incontestable et inévitable sanction. Avec des consciences personnelles, différant d'un individu à l'autre et à chaque circonstance chez le même individu, l'ordre aussi longtemps qu'il est possible, n'est possible que par la force. La raison alors ne. sert le plus souvent qu'à tromper; la justice expose presque toujours à se' faire tromper.

On le voit: nous nous exprimons franchement, durement peut-être; c'est parce que nous savons avoir raison. Nous nous faisons fort de le prouver Nous attendons qu'on nous réfute, ou du moins qu'on nous réponde.

25 mai 1848.

[20] [21]

PREFACE DU DICTIONNAIRE RATIONNEL

<ref>Il est peut-être utile de faire remarquer que ce livre contient nécessairement beaucoup plus de pétitions encore que n'en offrait l'A, B, C. Si l'on voulait néanmoins y réOéchir un instant, on comprendrait que le principal mérite d'une oeuvre pareille consiste précisément à n'être qu'une perpétuelle répétition. La vérité est une; force est done de présenter et de représenter toujours la même vérité sous un nouvel aspect et en d'autres termes.</ref>

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If faut qu'il y ait des sectes, des partis.

Saint Paul et M. Proudhon.

Non pas. Mais il y aura ses dectes et des patis aussi longtemps qu'il y aura des opinions aussi longtemps que la vérité sera ignorée socialement. Quand la société deviendra impossible avec les partis et les sectes et par les opinions, il faudra bien l'établir sur l'unité et par la vérité.

Commentaire


Depuis dix ans qu'a été écrite la préface qu'on vient de lire, les choses autour de nous n'ont pas changé, au fond du moins. Seulement, une forme de plus a été essayée et rebutée : la république a reculé devant l'obstacle qui avait arrêté la monarchie. C'est au tour du despotisme à faire éclater son impuissance.

Les partis réformistes ont prouvé de plus en plus leur nullité. Il fallait organiser sur un terrain soigneusement déblayé et d'après un plan radicalement neuf. On n'a pas osé le tenter et on a fort bien fait; car le terrain est encore encombré de toutes parts de pierres d'achoppement, et l'on n'a aucull plan que tout le monde agrée et que tous regardent comme devant nécessairement être exécuté.

Il a donc fallu se réfugier sous le vieil abri social, sauf à le replâtrer tellement qnellement, à l'étançonner plutôt mal que bien, et à passer par-dessus le tout une eouleur autant que possible uniforme et plus ou moins fraîche. [22]

Le bouleversement avait été complet; quel en est le résultat final! Des désastres publics sans fin ni terme, du sang généreux inutilement répandu, la somme des maux de chacun enflée outre mesure, le nombre des malheureux augmenté cruellement, et en perspective un long avenir de douleur et de désespoir<ref>Ceci a été écrit en 1852.</ref>.

Le travail d'étayement et de recrépissaie ne tiendra guère, sapé qu'il est avec l'édifice dont il dissimule la caducité, par les mêmes llommes en face des mêmes difficultés, sommés comme leurs prédécesseurs de les résoudre dans le sens de l'ordre et de l'humanité, entralnés par les passions égoïstes et anarchiques de leurs émules en démolition, obéissant en un mot à la fatalité sociale qui fait sans cesse progresser le mal comme seul moyen de faire avenir le bien.

Et le mal, en effet, progresse rapidement; avouons-le-nous sans hésiter devant les ravages, tantôt des maladies épidémiques ou endémiques, tantôt de la périodique cherté des subsistances, qui déciment la génération de misérables auxqueis la société n'octroie qu'un sang vicié, la faim, le dénûment de tout ce qui entretient la vie, et une éducation de corruption, de débauche et de brutalité. Si ces misérables continuent, comme on ne cesse de les y convier, comme on les y force pour ainsi parler, - eh! avaient-ils besoin pour cela d'un autre stimulant que celui de leur intérêt actuel, palpable! - si, disons-nous, ils continuent à s'instruire, notre société est perdue. Dès que les prolétaires combineront les deux idées si simples que voici : « Nous, les plus nombreux, et par conséquent les plus forts, nous souffrons tous les maux, tandis qu'une faible poignée de nos semblables jouit de tous les biens; les sources du bonheur s'ouvrent pour eux seuls, et nous, nous sommes toujours une proie facile pour toutes les calamités possibles: » dès qu'ils combineront ces deux idées et en déduiront la conséquence logique, ceux qui exploitent actuellement la société seront bientôt exploités à leur tour.

Essayons de faire comprendre ce que nous pensons des efforts qui sont tentés chaque jour pour amener l'ère d'une société nouvelle quelconque, et de la force que leur opposent ceux qui veulent per fas et ne fas soutenir la société ancienne, n'importe sous quelle forme. A cet effet, nous résumerons en peu de mots la doctrine que nous professons et dont ce Dictionnaire est le manuel.

Si 1'on jette un regard sur l'état des choses et le mouvement des esprits relativement à la question sociale, que remarque-t-on!

Les conservateurs de toute espèce se sont usés à la besogne : les prédicateurs de la foi d'abord, puis les moralistes, les politiques, les économistes, les progressistes. les néo-chrétiens, les philanthropes. Les principes d'ordre se sont évanouis les uns après les autres dans le tourbillon du doute, de la négation et du découragement : avant tous les autres, la croyance à une autorité révélée, ensuite la force sous tous [23] les masques possibles de raison et de justice dont on a cherché à la couvrir. Pourquoi! Parce que les idées émises se sont, quelles qu'elles fussent, heurtées au raisonnement qui en a eu bon marché; parce que les consenateurs, ou ont refusé de raisonner, ou ont mal raisonné, et par conséquent sont demeurés exposés aux attaques d'un raisonnement meilleur qui, par chacun de ses arguments, les frappait de mort.

C'est donc toujours le raisonnement, en premier et en dernier ressort. Et ce ne peut être que le raisonnement, puisque la société, la morale qui en constitue le lien, la religion qui est la sanction du devoir, sont nécessairement formulées par l'intelligence, enchaînant une série d'idées, soit d'ailleurs que la raison impose la soumission aveugle, l'obéissance passive, soit qu'elle ordonne l'examen, la discussion et l'action motivée.

Venons à rapplication.

La foi répudie l'usage du raisonnement; après donc que le raisonnement l'avait fait admettre, elle n'a pu avoir d'existence sociale qu'aussi longtemps que, du.. moins relativement à eUe, l'examen a été un crime, un sacrilége que la" société avait la force de prévenir. Dès que la raison s'est élevée au niveau de la foi, celle-ci n'a plus rien été en droit, et dans l'ordre des faits elle a nécessairement dû céder le terrain devant chaque pas que faisait son adversaire. Depuis lors, les hommes de foi qui avaient raisonné juste en proscrivant, puisqu'ils le pouvaient, tout libre usage du raisonnement, raisonnèrent faux en se figurant qu'ils remporteraient par le raisonnement sur les hommes de raison, et même eu tâchant, au moyen du raisonnement, de se maintenir à côté des hommes de raison.

La force, à son tour, fonda son empire sur un excellent raisonnement, lorsque" ses partisans comprirent qu'elle devait prendre les debors de la raison. Ils disaient, et à cela il n'y avait rien de sensé à opposer :

c L'ordre ne peut reposer que sur la raison ou sur la force; une troisième alternative est inimaginable. La raison absolue existe-t-elle! en d'autres termes, existe-t- elle pour nous! Avons-nous les moyens de la déterminer nettement, de démontrer incontestablement la réalité de son existence! Le fait est qu'elle n'a encore jamais été détenniuée et démontrée de cette manière pour la société. L'ordre n'y est donc obtenu et maintenu que par la force seule. Mais d'une autre part l'homme raisonne, bien ou mal, ce n'est pas ici la question; il raisonne inévitablement, et son raisonnement est ulle lutte perpétuelle contre la force en acte, dont cependant il établit lui-même la nécessité virtuelle. Il faut donc, tout en recourant à cette force, élément social indispensable, avoir toujours soin de la dissimuler sous les apparences de la raison, de la justice, élément aussi dont la société, composée d'hommes, doit infailliblement subir les conséquences. »

Nous avons fait remarquer que les croyants ne pouvaient plus avoir rien de concluant, rien de fondé en raison, à répondre, du moment qu'on eut le droit de [24] les interroger, quon fut assez fort pour les interroger sans avoir à craindre qu'iIs ne répondissent par le bûcher ou l'échafaud. Car ils n'avaient à répondre autre chose si ce n'est qu'ils ne reconnaissaient pas la compétence du raisonnement, compétence cependant établie bien formellement par l'impossibilité où ils se trouvaient d'empêcher qu'ils ne fussent interrogés.

Les moralistes, eux, raisonnèrent et raisonnèrent même bien, si toutefois on admettait la thèse qu'ils ne faisaient qu'affirmer, et dont ils déduisaient toute leur doctrine : c Il faut que les hommes soient vertueux pour que la socié~ existe SOBS n'importe quelle forme. » C~la est vraï. liais ce qui est également vrai, c'est qu'il faut que chacun soit aussi beureux qu'il lui semble rationnellement possihle de l'être, c'est-à-dire aussi heureux qu'il croit mériter de l'être. Et cette dernière vérité est actuelle, saisissante, pour chaque homme personnellement : c'est du bOB, du meilleur raisonnement, car c'est l'expression du raisonnement même qui, cbez tont individu, part de lui, de son moï, de son égoïsme, pour retourner à son' moi, en d'autres termes pour éclairer l'individu sur la question à laquelle il rattache nécessairement toutes les autres, celle qui le concerne lui-même, celle de son propre et privé bonbeur. L'autre vérité que personne ne conteste eD principe, est écartée par tout le monde dans l'application, dès qu'elle fait obstacle à ce que chacun regarde comme devant lui procurer le bien-être. On se dit: c Je dois être beureux. Si, par ce que je ferai, ou du moins nonobstant ce que je ferai pour le devenir, l'ordre se conserve, c'est bien; sinon, il arrivera ce qui pourra, et en tout état de cause un ordre quelconque durera autant que moi. J) Le point de départ du raisonnement des moralistes est donc faux et très-faux, en ce que, de leur autorité propre, ils imposent le dévouement à l'humanit~ sans prouver que ce dévouement n'est un devoir pour tous les hommes que parce qu'il est dans l'intérêt de chaque homme, et tandis qu'il est si facile de leur faire toucher du doigt et de l'oeil que, dans l'état social présent, il est le plus souvent pour l'homme qui se dévoue une cause de inalheur et par conséquent chez cet homme un acte de folie. Les formes connues de la politique ont été adoptées tour à tour et rejetées après constatation de leur Inefficacité. L'agneau du droit divin ne peut plus remonter sur son autel auquel les nuages de la foi ont cessé de servir d'appui, et le veau d'or bourgeois chancelle déjà sur son piédestal de pil~s d'écus. L'ogre dictatorial, le front ceint d'une couronne, provoque le rire; coiffé d'un bonnet rouge, il excite le dégoût; et l'hydre à mille têtes des majorités électorales ou délibérant~s, hurlant dans le parlement ou s'insurgeant dans les rues, se manifestant par une promenade processionnelle ou par des barricades et des coups de fusil, a épuisé toutes les patiences et meurt sous le désillusionnement universel. Tout le monde le voit, tout le monde le sait. Mais on s'arrête là. On est d'accord sur ce qu'on ne veut plus, parce qu'on est convaincu que cela ne peut plus être. Mais que veut-on! Il faudrait pour cela savoir ce qui seul peut être, et par conséquent ce qui doit être, ce qu'il DU DICTIONNAIRE RATIONNEL. as faut qui soit : et on De le sait pas; cn ne sait pas même s'il y a possibilité qu'on le sache j-,is. • Auj~'boi la société est dans une entière indiféreuce sur les questions qui jaGs la remuaient jusqu'au fond des entrailles : monarchie, république, constitution, prauties, division des pouvoirs et équilibre entre tes parties de ce pOtlvoir, respoRsàililé de ses agents, tout a été reconnu illusoire; et s'il en est encore question, ce fI'est pins que CCHame 'expédient oratoire, comme fiction gouvernementale OR antia- uvemementale, comme arme révolutionnaire pour saper le pouvoir elle débusquer de ses positions, ou comme moyen parlementaire pour, dans les cas désespérés, jeter quelques grains de poudre aux yeux ou ga~er un peu de temps. Quel est, dans l'état actuel de l'0liluisation sociale, le but de toutes les formes politiques possibles! N'est-ce pas de cacher d'une manière nouvelle, de présenter SDIIS UDe nouvelle face, de décorer d'un nom nouveau l'emploi de la force; c'est-àdire d'aeeepter et de taire.accepter en réalité le principe qu'elles veulent se donne.r l'apparence de repousser, en d'autres termes de mentir à bon escient, de tromper avec impudence! Cette habileté, comme on l'a appelée longtemps, est maintenant percée à jour; et il est bien petit le nombre des niais qui se figurent encore y voir quelque cbose de sérieux. J ~a.. Que si l'économie politique a pour mission de prouver que ce prétendu ordre des ... ,'ses est le seul réalisable, ob ! alors Je raisonnement intervient et pose la question de savoir comment, si ce qui existe est le RU plus ultrà du bien-être humain, l'homme parvient cependant à imaginer un bien-ètre plus grand, réparti sur un nombre beaucoup plus considérable d'individus, et surtout plus équitablement distribué; en outre, pourquoi, s'il faut absolument qu'il y ait des malheureux, c'est plutôt à tels et tels qu'à tels autres de subir le malheur! Aux socialistes qui argumentent du progrès que le développement des intelli~ences a fait faire par quelques-uns dans Je présent sur le passé, au progrès qui peut être fait par tous dans l'avenir sur le présent, à ceux-là les économistes répondent qoe l'on ne peut conserver les avantages du bien lorsqu'il a acquis la valeur de fait accompli, qu'en l'empêchant d'être renversé par un autre fait à accomplir. C'est comme s'ils disaient : Nous avons dépossédé le passé, et puisque le présent est à lOIS, nous ne nous laisserons pas exproprier par l'avenir. La conclusion de tout ceci, conclusion 8énérale et généralement sentie, c'est qu'il faut chanier l'état présent des choses. Mais comment s'y prendre et que faire? et sortout que mettra-t-on à la place de ce dont tout le monde, quelques rares jouisseurs exceptés, comprend l'insuffisance et l'imminent danger! Les ouvriers·, ne manquent pas au champ de la réforme sociale. Montrons-les à l'oeuvre. S'il y a une bonne réforlne, il n'yen a assurément qu'uDe seule qui puisse ~ juste titre mériter ce nom. Or, il s'en présente li nous autant que de réformateurs. Chacun de ceux-ci a son système, sa manie, comme dit si bien M. P. Leroux; et ce système 1 est toujours exclusir, et cbacun veut toujours le faire triompher à tout prix : ce qui !6 PRtFACE ne permet de constater que la vanité de toutes les manies systématisées sans exception (1). Supposons un instant que parmi les réformes préconisées il y en ait une qui soit susceptible d'application: ce ne sera du moins jamais que comme réforme reconnue nécessaire et acceptée pour telle par les intéressés. Or, à cette condition, toutes les réformes possibles, toutes les formes, les systèmes, les opinions, sont irréprochables; et sans cette condition, a~cun système, aucune opinion n'a la moindre chance de durée, parce que tout y est toujours sujet de reproche, de blâme, de contestation, de rejet. Cela revient à ce que nous avons dit tout à l'heure, savoir que, sous l'empire du libre examen, il ne s'agit jamais que d'une seule chose, mais aussi que tout dépend de cette chose-là, qui est de convaincre, de démontrer, d'imposer par contrainte intellectuelle, par le raisonnement. Par le raisonnement, disons-nous, et non par la violence; par l'intelligence faisant appel à la liberté, et non par la force, exi~eant la soumission passive et aveugle. il faut donc remonter plus haut que le domaine physique, que ce qu'on appelle la 'lature; il faut chercber ailleurs que dans l'ordre des faits : ce n'est point dans la vie organique que se trouve le secret de l'existence rationnelle, du sentiment de l'existence (1) Non-seulement chaque socialiste a son système, mais chacun a"plusieurs systèmes; car chacun, nous parlons de ceux qui raisonnent et sont de bonne foi, a successivement plusieurs idées, plusieurs doctrines, qui. s'entre-détruisent. D'où cela vient-il? De ce qu'aucun d'eux n'a de principe arrêté, d'idée déterminée, dont il s'est démontré la réalité incontestablement. Rien n'est plus rationnel alors, si l'on Jlèut appeler ,.ationnel ce qui mène directement et irrésistiblement Il la déraison, que de n'agir, de ne penser même que sous l'inftuence des temps et des lieux, selon les circonstances, en un mot, et de ne parler, de n'écrire le plus souvent qu'en tennes susceptibles de toute espèce d'interprétation. Ne voyonsnous pas les mêmes hommes convertir le blanc qu'ils préconisaient hier comme source de toute vérité et de toute justice, en "Di,. dont ils proclament aujourd'hui les mêmes vertus, presque dans les mêmes tennes! Nous ne citons personne, quoiqu'il nous fût racile de trouver parmi les plus vastes et les plus puissantes intelligences du siècle, de g~nds, de beaux noms attachés à des systèmes de toutes les couleurs. Nous avons vu, tantôt rejeter toute religion et tout gouvernement, comme inutiles, comme nuisibles. tantôt confesser haut et ferme que la société ne peut se passer, ni d'une direction, c'est-à-dire d'un~ idée gouvernementale, ni d'une règle relevant du raisonnement, de la raison, c'est-à-dire d'un principe commun de conduite, rendu obligatoire par sa sanction réelle, la religion. Nous avons entendu~afouer et outrager l'être personnel, Dieu, et puis rendre un éclatant témoignage Il l'ordre moral et à toutes ses conséquences; ne substituer à Dieu qlle la matière, et ne pas comprendre que le matérialisme sans un Dieu qui conserve et guide, est le désordre dans son beau idéal. Le droit de propriété n'a-t-il pas étts qualifié sous nos yeux de la façon la plus paradoxalement nég~tive, et simultanément, on doit le dire, établi par des arguments plus positifs que ceux qui avaient été invoqués en sa raveur jusqu'à présentIf Contradictions donc sur contradictions; confusion continuelle d'afllrmations et de négations, s'entre-choquant, s~ renversant les unes les autres sans fin ni cesse! Ce 'Ille nous en disons n'a point pourbut de jeterle bllme Il (le hautes capacités dont nous apprécions autant que qui que ce soit, nous le répétons aver intention, les profondes connaissances et l'entralnante logique de démolition; c'est uniquement pour démontrer que, si la société est éclairée comme on l'assure, ce n'est évidemment que par une lumière incertaine et vacillante, qui tait de la science métaphysique, morale, sociale enfin, à laquelle l'humanilé actuelle s'est arrêtée, un simple moyen de déblai, dont l'essence est de s'opposer invinciblement Il ce que la place ainsi débarrassée de tout obstacle accidentel, renferme jamais rien de positir, d'absolu, d'immuable, d'éternel, de réel, en un mot, comme la vérité elle-même. DU DICTIONNAIRE .RATIONNEL. 17 et de l'ordre moral dont il est le principe et la source; ce n'est pas par des phénomènes que la société se règle, ce n'est pas sur la terre qu'elle s'appuie. . Ce qu'il faut savoir donc avant tout, ce qu'il faut pouvoir prouver de manière à rendre toute objection absurde, c'est la réalité du lien religieux, qui fait de notre sort en ce monde la conséquence de nos actions en d'autres mon~es, et qui donne pour conséquence à nos actions de la vie présente notre sort dans une vie à. venir. Toute réforme pour être bonne,. toute organisation pour être stable, toute morale pour être obligatoire, toute religion pour être rationnelle, toute société pour être possible, doivent, nous en avons la conviction intime et inébranlable, partir de la vérité suivante irréfragablement établie : l'dme est réelle, éternelle. L'âme, entendons-nous bien, non cette entité personnelle, placée par les méta...;. pbysiciens au centre de notre organisme pour l'animer et le diriger; mais le sentiment de l'être, que tous les efforts des intelligences fourvoyées ne parviennent pas à faire surgir nécessairement de la matière, du mouvement, de la force, et sans lequel cependant la force qui lui est unie n'aurait jamais conscience d'elle-même comme d'une personnalité. C'est cette virtualité de se sentir dans les mouvements qui la manifestent il elle-même, que, pour abréger, nous appelons âme, et dont nous affirmons la réalité, l'éternité. On aura beau faire des efforts d'imagination et de génie, ce qu'on édifiera, si ce "'·e&t ,ur cette base, s'écroulera au premier examen, comme s'écroule au premier· souffle du zéphyr, un chAteau de cartes, bâti par des enfants, en plein vent, sur le' sable. Et ici se présente un fait essentiel que nous tenons à bien constater, à mettre audessus de tout doute possible: nous sommes, pour la doctrine que nous professons et enseisnons, aussi loin des réformateurs sociaux, nos contemporains, qui tous partent d'une nature réelle, au sein de laquelle l'homme n'est qu'une dépendance de ce qui l'environne (i), que des conservateurs du passé, qui soumettent l'homme aux décrets d'un être providentiel. Le principe d'où nous partons, et auquel nous reve-· Dons toujours, est diamétralement opposé à celui qu'a soutenu M. Proudhon. Ce philosophe a dit : c L'hypothèse de l'immatérialité de l'âme renverse les fondements (I) • Il n'y a pas dans l'univers (c'est M. Proudhon qui parle) de cause première, seconde, ni dernière. Il n'y a qu'un seul et même conrant d'existence, le mouvement; voilà tout. »- t( Je conçois le mouvement comme l'essence de la matière et de l'esprit. • - «Dans la civilisation comme dans l'univers, toot existe, tout agit, depuis toujours. »- On ne saurait dire plus clairement que l'homme n'a Jamais pensé ni aBi, n'a jamais existé en r~(Jlité; car pour exister réellement, pour penser et a8ir réellenlent, il faut autre chose qu'~tre ma. Et si la civilisation n'fst point l'oeuvre d'hommes agissant, pensant, elle ne rait que fonctionner comme le système astronomique; l'existence et l'action défmies par M. Proudhon, ne sont donc au fond' que des apparences se manifestant depail toujour" selon l'éminent publiciste français, c'est-à-dire tùpuil une espèce d'éternité à laquelle il attribue, sinon un commencement, du moins UDe durée, UDe marche que la succession divise et qui mesure le temps, véritable contradiction dans les tennes mêmes, et par conséquent chimère, non-sens. C'est là d'ailleurs l'opinion de M. Proudhon toi-même, qui après avoir affirmé que le mouvement est tout, soutient également que « le mouvement en soi, quoique sensible, n'a rien de réel. » PBÊFACE de la certitude. » A nos yeux, il D'Y a au ~B.traire que cela de méu,bysiquement, de réellement ce·rtaiB (i). Aussi nous n'abudonnerons pas ce sujet si important, si fondamental, sans faire remarquer que c'est précisément la base sociale dont nous venons de parler, que notre société toute matérielle, livrée aux passions individuelles, appuyée sur la force, et mue par la foree uniquement, ne veut pas admettre. Dieu, elle l'accepte encore, parce que, ramenant routes choses à eequ'elle appelle l'uaité de la matière, elle ne peut se passer d'un aIent intelligent qui plie cette matière à un ordre quelconque, qui lui imprime une marche régulière, qui en un mot lui dicte des lois. Dieu, dans ce système, est l'entité âme du monde, comme l'âme était jadis l'entité constituant la persounalité homme. Mais des âmes éternelles, sownÏ8eS au seul ordre de la raison qui est leur propre expression, et par conséquent une &accession d'existences dépendant les unes des autres comme la conclusion 4'un sylloiisme dépend de ses prémisses, eela est repoussé 'et doit l'être tant que notre organisation sociale reste debout, car ce serait. le renversement de tout ce qui est, le détrônement de la force par l'intelligence, la répression des passions par la raison, bref Je triomphe dA) la justice par l'évaooaissement du mensonge devant la vérité. Dieu laissant la force gouverner le monde ne léne aucunement les puissants, et il est un hochet pour l'opprimé. Une âme serait un frein insupportable pour ehacun : pour le faible qui ne pourrait plus recourir à la ruse contre la violence, pOur le violent dont toute la f~rce serait brisée. Mais repa&sons à l'examen de l'état où se trouve la société. Tel que cet état est aujourd'hui, que doit-il en arrivel' et qu'en arrive-t-il nécessairement1 Que chacun y soutient son opinion individuelle, avec toute l'ardeur d'une a1faire de cupidité, de vanité, d'ambition; mais comme ce n'est point une afaire de conscience, la seule chose à laquelle chacun s'attache, c'est de réussir, n'importe par quels moyens, serait-ce méme par l'opinion opposée à celle dont il s'était fait un marchepied pour monter au pouvoir, à la fortune ou aux honneurs. Et tous les moyens sont l~itimes pour ceux à qui ils profitent; tous sont criminels pour ceux contre qui ils sont employés. Cela fait que rien ne change, si ce n'est les hommes et quelques apparences dans les choses; le fond des choses et les principes, les intérêts, (i) Nous devons cette vérité foncl~eDtale, cette vérité-mère, comme tout ce que nous savons en science sociale, à K. le baron cie Colins, né Belie et naturalisé Français. Nous avons déjà tait cette déclaration en tête de la Réalité tléterminie par le rauonnementJ et nous la renouvelons ici avec l'expression de notre inaltérable reconnaissance. LODllemps, M. de Colins a prdé l'anonyme. Après la révolution de f8~, il a sipé dans les journaux et au titre de ses publications: Colins 1 chef d'e.etUlron, ou Coli", tout court. Cela nous autorise à le nommer également. Si nos écrits ont quelque mérite, c'est uniquement celui d'avoir aidé à propaser une science destinée Il faire le bonheur de l'humanité, et qui, dès sa première manifestation, est devenue la propriété de tous les hommes. t( La vérité et la raison, a fort bien dit Michel Montai8ne, sont communes à cbaeu.nt e~ Ile sont non plus à qui les a dites premièrement, qu'à qui les a dites après. 1 DU DICTIONNAIRE BATIONNEL. t9 le nisonaemeDt, qui font mouvoir les bommes, restent les mêmes. Que d'ailleurs la 1eITeDr et le mellSOnge soient au senice de la monarchie contre la république ou de la répllblique contre la IIlOnarchie, que le pouvoir soit blanc, fouge ou tricolore, ropposition montagnarde ou réactionnaire, l'attaque sera aussi déloyale que la défense, et personne D'aura la franchise de dire: Cl Ce que je veux, c'est de rester le 1WIl1re ou de le devenir, poUf être le plus ricbe et le plus heureux, ou plutôt le seul heureux, pour faire mon bonheur aux dépens de celui de tous les autres, fût-ee même par le malheur de tous les autres. » C'est cependant là la pure vérité. II y a loin de ee grossier et avide matérialisme au fanatique spiritualisme de la foi t fondant les sociétés et les conservant aussi longtemps qu'il leur est possible de le eonse"er lui-même. Et pour le conserver, il faut que le droit soit ouvertement et généralement reconnu cbez quelques-uns de dominer les autres, et le devoir accepté SIU résistance ni conteste par tous de demeurer volontairement dans l'ignorance sur l'origine de ce droit et de ce devoir; il faut que le moins possible' d'hommes s*Dt les maltres de tous les autres bommés, et que nul panni ces autres hommes ne s'enquière pourquoi on dispose ainsi d'eux à volonté et à merci. Aussi ce fanatisme expiré, c'est en vain qu'on lui a substitué un mannequio, temperairement automtJtilé et qu'on a appelé patriotisme, gloire, honneflf. Les religions SORt détruites, et tout véritable principe moral a été détruit avec elles. Il n'y a pl.s dus le coeur de rbomme que le ressort purement mécanique de son iutérêt matériel et. actuel, repréHoté par de l'or. Nos sociétés se dissolvent toutes, l'une avant, l'autre après, avee les croyaoees qui leu,r avaient donné l'être. Le monde appartient à la bmtalité de la force et ,à la lâcheté de la bassesse, et il leur appartiendra jusqu'à ce que la vérité absolue s'en soit rendue maltresse pour y régner par les hommes qu'elle éclairera le mieux. L'bumanité ne peut plus être sauvée que par la religion essentiellement sociale, ou la société radicalement religieuse dont nous avons énoncé le deple fondament.al. Mais, encore une fois, qaand ce dOple triomphera-t-il et comment! Redisons-Ie sans ter~verser: il est presque incontestable que le monde social, livré au vents de toutes les passions, doit, avant d'entrer au port de la justice et de la raison, subir entore bien des bourrasques et des tempêtes, et finalement écboue.' sur l'écueil de l'anarchie. Il faut raisonner et ne pas se lasser de raisoDner dans Je but de faire comprendre tout le danser de cette terrible épreuve, 1 et surtout la IODpe suite de douleurs à laquelle elle condamnera l'humanité. Mais il est plus que probable que tout raisonnement sera inutile, jusqu'à ce que la nécessité, la dure, l'impitoYlble nécessité, ait dessillé les yeux qu'on s'obstine à tenir fermés à Ja lumière, ait ouvert les oreilles de l'intelligence qu'on s'entête à rendre sourdes à la vérité. Notre mission est de crier cela sur les toits, de Je prouver, de le répéte'r sans relâche et sous toutes les fonnes. Faudrait-il en outre, comme quelques-uns sern- 1 bleot le croire, hâter la catastropbe sociale en augmentant sciemment et volontairement les causes de confusion et de désordre, qui forceront en6n d'organiser 30 PRtFACE en réalit~! Nous ne le pensons pas. Cependant nous nous abstenons de condamner en un sens absolu ceux qui le font dans l'intention de rendre l'agonie de la vieille société moins longue et moins douloureuse. Seulement, nous déclarons que pour ce qui nous concerne, tout en n'attendant. plus le salut de la société que de l'excès du mal qu'elle souffre, nous nous croirons toujours le devoir d'adoucir, autant qu'il est en nous, loin de les fomenter, les souffrances sous lesquelles elle se débat. Nous abandonnons le reste à l'éternelle justice, certain que nous sommes que chacun doit se dévouer pour tous les autres, mais qu'il ne peut dévo~er que lui seul, et que tons les hommes après cela auront ici-bas le lot qu'ils méritent, puisque c'est là l'ordre réel, la justice suprême, l'immuable raison. « Quelque utile que puisse être le mal, a dit récemment M. de Colins, nous ne c devons point y coopérer, pour aussi longtemps que nous le considérons comme c mal (t). » Nous partageons l'avis de l'honorable écrivain et nous conformons notre conduite à cette convicti.on. L'anarchie est ànos yeux le plus grand des maux.. Quelque utile donc qu'elle puisse être, nous la combattons dans toutes les circonstances et sous tous ses aspects.

Concluons:

Que veulent les réactionnaires! Replacer la société sur une base qui n'a pu ni la soutenir, ni se soutenir elle-même. Que veulent les réformateurs utopistes1L'asseoir sur une nouvelle base qu'ils ne réussissent pas à dresser et qu'ils ne posent sur rien. Que veulent les doctrinaires du constitutionnalisme représentatif, soit monarchistes, soit républicains, partisans d'un cens électoral quelconque ou du suffrage dit univerself Maintenir la société en équilibre sur une base sans aplomb, que supporte nn terrain mouvant, et l'empêcher de céder aux efforts de ceux qui la poussent d'une part, en leur opposant les efforts contraires de ceux qui tAchent de la faire tomber de l'autre.

Que veut la raison! Fonder la société sur la seule base inébranlable de la vérité démontrée incontestablement et reconnue par tous comme étant indispensable à chacun, comme étant pour chacun le seul et unique moyen de salut.

Les socialistes, dit-on en termes généraux, les saint-simoniens, les fouriéristes, les communistes, les cabétistes, les proudhoniens, ete., ete., sont cause de tous les maux et de tous les crimes qui aftligent la société. La société était-elle donc si beureuse avant qu'on s'occupât d'elle, c'est-à-dire lorsque, sans s'abaisser à prendre en considération ceux qui souffraient, on ne se mettait en peine que de savoir quels seraient ceux qui présideraient à ces souffrances pour veiller à ce qu'elles fussent toujours supportées avec résignation, et comment ils s'y prendraient pour le faire convenablement! Les Romains de l'empire accusaient aussi les chrétiens d'être les auteurs de l'oeuvre de destruction qui faisait si douloureusement s'entre-choquer et s'entre-déchirer les membres du vieux colosse se brisant les uns contre les autrest (t) Tribune dt, pertplt', 6 septembre tSl9. DU DICTIONNAIRE RATIONNEL. 3i et finissant par disparaltre confondus dans une masse inerte et sans nom. Ne devraiton pas préciser davantaBe, et ne serait-il pas plus juste et plus vrai de dire: c L'Qfpllisation de la société par la foi à une hypothèse, en présence des connaissances so~ialemeDt acquises et dont le doute socialisé a été l'immanquable conséquence, est la seule et véritable cause de l'état social actuel, en d'autres termes la cause de tous nos ~aux et des funestes essais au moyen desquels les saint-si~oniens, les ·four riéristes, les communistes de toutes les nuances, et généralement tous les socia1ista~ du llxe siècle ont cherché à y porter remèdeTJ)

Les suivre dans leurs aberrations eût été pour la société un acte de déraison : elle s'est soustraite à ce danger. Mais en le faisant, elle est inévitablement tombée 1 dams un autre danger non moins grave, celui de prêter plus que jamais le flanc aux projets et aux entreprises des innovateurs. Car, n'étant pas plus éclairée qu'eux sur ce qu'il ya àchanger dans son organisation et sur le meilleur moyen d'opérer ce cbangement, et d'ailleurs bien décidée à se conserver le plus longtemps possible telle qu'elle i est, la société, pour échapper au délire de l'innovation, croit devoir s'immobiliser autant du moins que les circonstances le permettent, en ·opposition aux prétentions des réformateurs qui veulent, eux, la pousser hors de ses voies, n'importe dans quelle direction, sous prétexte de la faire progresser. On ne saurait le contester: 1 tout est ft faire, et avec le temps, la mesure des maux débordant enfin, tout se fera. Mais le moment n'est pas venu. Il approche rapidement: cela saute aux yeux des quelques bommes qui pensent, et commence à inquiéter les moins aveugles d'entre ceux que la catastrophe menace dans leurs intérêts; mais le vulgaire se dit que les eboses peuvent encore durer comme elles sont pendant plusieurs âges d'hommes, et il va comme si elles devaient durer toujours.

Le parti qui, dans nos sociétés, se qualifie de progressif, s'était laissé leurrer par la république; et cependant, aussi bien que les formes gouvernementales qui l'avaient précédée, la république était impuissante à résoudre le problème social. L'appui qu'eUe a temporairement prêté à çeux qu'effrayait avant toute autre chose la crainte de voir se réaliser l'une ou l'autre des utopies socialistes, a seul soutenu la i république contre les efforts des réactionnaires. Mais le socialisme, expression du besoin social d'une organisation qui mette un terme aux malheurs de l'immense majorité des hommes, besoin qui doit être satisfait coûte que coûte, s'est dressé impérieux et menaçant devant le président et l'assemblée nationale, comme il s'était dressé 1 devant le roi réKDant ou gouvernant, devant ses ministres et. devant ses députés; 1 tomme il se dressera devant les mécanismes sociaux de n'importe queUe ca~orie, mis en branle pour le faire triompber, et ne pouvant par leur fonctionnement que s'efforcer de retarder indéfiniment son triompbe. Car, si les formes gouvernementales 1 qui s'uni~nt au socialisme succombent comme impossibilités, elles renaissent aussi, et cela à l'instant même de leur chute, comme espérance, jusqu'à ce que de nouveau la société ait été désillusionnée complétement sur leur valeur. La terreur du socialisme a refoulé la société vers le despotisme; elle l'a contrainte 31 PRÉFACE DU DICTIONNAIRE RATIONNEL. à demander des garanties contre le désordre, au pouvoir fort, à la force, qui, la diseussioD ne pouvant plus être comprimée, ramènera inévitablemeat l'anarchie. Les essais, tous plus ou moins douloureux et périlleux, mais inévitables dans l'état présent des choses, et inévitablement s,tériles à cause de ce même état des choses; les essais, disons-nous, tentés par les réformateurs socialistes ne seront reconnus comme essentiellement irrationaels et vains, que lorsque la société sera pargée de ses crimes et guérie de ses maux, c'est-à-dire lorsque le manieur de l'hulnanité étant arrivé au plus haut point, aura forté les hommes à se soumettre à la raison, en découvrant et en appliquant la vraie science sociale. liais, s'écrie-t-Qn, ce que vous prêchez là est le renversement total de la société! - De la société actuelle, oui: de la société tellequ'elle est, mais telle qu'elle ne saurait plus être longtemps. Mais de la société telle qu'eUe doit être, si elle veut admettre les seuls moyens possibles désormais d'obtenir un ordre stable, si elle veut durert exister: non, mille fois nOD. La science sociale est bien au contraire la science qai enseigne à conserver cet ordre-là, c'est-à-dire à conse"er la société de l'tJt.tmir, la société même, l'humanité:

Voici ce que dit Chateaubriand de notre vieille société :

c Elle fait semblant de Tivre, et n'en est pas moins à l'agonie. Quand elle SBa c expirée, elle se décomposera afin de se reproduire sous des formes nouvelles; mais c il faut d'abord qu'elle succombe : la premi~re nécessité pour les peuples comme c pour les hommes est de mourir. »

Puis, convenons des termes et définissons-les de pèur de ne pas nous entendre, de peur de nous tromper : nous ne prêcbons rien; nous constatons et nous raisoDnons. Nous ne poussons pas le moins du monde au renversement de ce qui est, mais nous annonçons clairement et positivement ce renversement, comme immanquable, comme imminent, et nous défions les conservateurs les plus tenaces, les optimistes le plus endurcis de soutenir le contraire.

Nous disons donc, mais nous ne disons que cela, que la vieille société en face de ses abus et du flambeau qui, secoué sur eux, les montre au grand jour et à nOt nous disons que la vieille société agonise, qu'elle sera remplacée par une société nouvelle, c'est-à-dire autre, différente.

Nous ajoutons - et là se termine notre oeuvre, là finit notre mission·- ce que sera néeessaireme:at cette Douvelle organisation sociale, savoir la déduction d'un principe nouveau, non plus accepté sur putole, mais démontré, principe qu'il faudra bien substituer à celui sur lequel jusqu'~ présent la société a été assise, Don en haine du principe ancien, mais parce qu'il n'y a plus de principe ancien, parce que la société n'a plus de base du tout, et qu'il faut absolument qu'elle parte d'un principe, qu'elle soit fondée sur quelque chose, puisqu'il lui faut un raisonnement, un ordre, une existence.

Octobre, tmu.

Notes

<references/>

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