Majorats littéraires/98

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[original French]

Un ouvrage de philosophie, d'économie politique, de jurisprudence, qui serait reconnu classique, et dont les idées seraient originales , donnerait l'exclusion à tous les écrits du même genre, qui, variant leur rédaction, retiendraient la même substance. Chacun sait que le plagiat ne consiste pas seulement dans le vol des phrases, dans l'usurpation du nom ou de la paternité; il consiste aussi, et cette manière de voler le bien d'autrui est de toutes la plus lâche, dans l'appropriation d'une doctrine, d'un raisonnement, d'une méthode, d'une idée. Il y a une Philosophie de Des- cartcs, de Malebranche, de Spinoza, de Kant, etc.; une Démonstration de l'existence de Dieu de Clarke, une autre de Fénelon; une Morale de Zénon, une autre d'Épicure, etc. Quelle razzia chez les libraires, dans les bibliothèques, si, en vertu du droit de propriété littéraire, tous contrefacteurs, imitateurs, copistes, citateurs et commentateurs allaient être évincés, et le privilége de publication et modification réservé aux auteurs prétendus originaux!

Notez que ce serait logique, utile même à certain point de vue, et moral. On mettrait un terme à l'invasion des médiocrités, fléau de la raison publique; on chasserait ces geais parés des plumes do l'aigle et du paon, et l'on imposerait une barrière au bavardage. Certes, je préfère, quoique lente et souvent faussée, la jnstice de l'opinion à cette police ; mais enfin de telles exigences de la part des propriétaires seraient parfaitement fondées, et tôt ou tard le pouvoir, y trouvant son compte, y ferait droit.

Quant aux œuvres d'imagination, dont l'idée n'est pas grccisément dans le choix du sujet, qui est peu de chose, mais dans l'expression donnée à un idéal, il y aurait lieu également à de larges interdictions.

On dit d'un artiste dramatique, par exemple, qu'il a créé un rôle; le véritable artiste ne se reconnaît même qu'à cette création facile à constater. Pourquoi donc un artiste rival, habile à singer, mais incapable d'inventer, s'emparerait-il de la création d'un camarade, et jouerait-il les mêmes personnages, non d'après ses propres études, mais d'après les méditations d'autrui? Ce joueur de rôles créés par un autre n'est point un véritable comédien; c'est une doublure, que l'on supporte tant qu'elle se présente de bonne foi, mais qu'il faudrait chasser si elle tranchait de l'original. Or, voyez d'ici la conséquence: pour assurer les droits de l'artiste dramatique, aussi sacrés que ceux de l'auteur, il faudrait

[English translation]