Un Disciple Américain de Proudhon

From The Libertarian Labyrinth
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[original French]

UN DISCIPLE AMÉRICAIN DE PROUDHON. — Dans son journal Liberté, d'abord bi-mensuel et aujourd'hui hebdomadaire, M. Benj. R. Tucker défend depuis douze ans, avec un remarquable tempérament de polémiste, les idées de son compatriote Josiah Warren et de Proudhon. Il se fait gloire d'être le pionnier des doctrines anarchistesen Amérique. Ne trouvant pas le temps d'écrire un traité méthodique, il vient de grouper ses principaux articles, et bon nombre de pages de ses contradicteurs, sous ce titre significatif: A la place d'un livre, par un homme trop occupé pour en écrire un. (1) Il y a dans l'état d'esprit que révèlent ces morceaux un curieux mélange d'individualisme aigu et de socialisme.

Individualiste, M. Benj. R. Tucker prétend bien l'être jusqu'au bout. Par certains côtés, il se rapproche de M. Spencer, de M. Auberon Herbert, et aussi de tous les théoriciens rigoureux du laissez-faire. Libre échange absolu, réduction de l'État à sa plus simple expression, c'est-à-dire à rien, substitution universelle de la coopération volontaire à la coopération forcée, souveraineté illimitée de l'individu, restreinte seulement par le principe d'égale liberté, voilà tout un côté du système. « L'anarchiste, dit expressément ce fougueux Américain, n'est pas seulement utilitaire, mais égoïste, au sens le plus plein du mot. » Il poursuit toute autorité, même surhumaine. Il est nécessairement athée. Ni Dieu, ni maître.

Mais voici qu'intervient le socialisme. Il faut détruire le prélèvement abusif qu'opère le capital sur le produit du travail et qui est la source de presque tous les maux du monde. Pour rendre gratuit l'usage du capital, il suffit, estiment les anarchistes, de supprimer les monopoles que l'État maintient injustement ; avant tout, ceux de l'argent et de la terre. — Abolir le monopole de l'argent, cela veut dire laisser les particuliers émettre à leur guise, en toute franchise d'impôt, de la monnaie et du papier-monnaie. Si pleine liberté est donnée au crédit, on s'imagine qu'il deviendra gratuit. Je crois que M. Tucker se fait de grandes illusions sur le rôle possible des banques mutuelles, auxquelles je souhaite d'ailleurs qu'on accorde toute licence. Sans doute le jeu des échanges libres et le développement du crédit populaire peuvent et doivent abaisser le taux de l'intérêt. Mais si le capital ne rapportait plus rien du tout, il cesserait de se former en quantité suffisante, et chacun en pâtirait. — Abolir le monopole de la terre, veut dire défendre au propriétaire foncier de louer son bien. Cela me semble assez difficile à concilier avec le principe de l'entière liberté individuelle.

C'est qu'il n'est possible d'asseoir la société humaine ni sur la souveraineté de l'égoïsme individuel, ni sur la souveraineté du nombre. Il faut des notions plus hautes pour développer le respect du droit et faire régner un peu d'harmonie. C'est la foi à la souveraineté du bien absolu, c'est-à-dire de Dieu, qui fonde la dignité de la personne morale et le devoir de la charité fraternelle.

J. Angot des Rotours.

(1) Instead of a book, by a man too busy to write one. A fragmentary exposition of philosophical anarchism. New-York, 1893.

[English translation]

AN AMERICAN DISCIPLE OF PROUDHON. — In his journal Liberty, at first bi-monthly and now weekly, Mr. Benj. R. Tucker has defended for twelve years, with a remarkable polemicist's disposition, the ideas of his compatriot Josiah Warren and those of Proudhon. He boasts of being the pioneer of anarchist doctrines in America. Not finding the time to write a methodical treatise, he has just assembled his principal articles, and a good number of pages from his opponents, under this significant title: Instead of a Book, by a Man Too Busy to Write One. (1) There is in the state of mind that these pieces reveal a curious mixture of extreme individualism and socialism.

An individualist, Mr. Benj. R. Tucker claims to be individualist all through. In some ways, he is close to Mr. Spencer, Auberon Herbert, and also to all of the rigorous theoreticians of laissez-faire. Absolute free exchange, reduction of the State to its simplest expression, which is to say to nothing, universal substitution of voluntary cooperation for forced cooperation, unlimited sovereignty of the individual, limited only by the principle of equal liberty, that is all one side of the system. "The anarchist," this fiery American has said expressly, "is not only a utilitarian, but an egoist, in the fullest sense of the word." He pursues all authority, even superhuman. He is necessarily an atheist. Neither God, nor master.

But here it is that socialism steps in. It is necessary to destroy the abusive levy that capital works on the product of labor and which is the source of nearly all the evils in the world. In order to render the use of capital free, it is enough, estimate the anarchists, to suppress the monopolies unjustly maintained by the State; above all, the monopolies of money and land. — Abolish the monopoly on money, which means to let individuals issue as they wish, entirely free from taxation, currency and paper money. If full liberty is give to credit, it is imagined that it will become free. I believe that Mr. Tucker has some grand illusions about the possible role of the mutual banks, to which I hope moreover we grant all license. Doubtless the play of free exchanges and the development of popular credit can and should lower the rate of interest. But if capital yields no return at all, it will cease to be formed in sufficient quantity, and all will suffer from it. — To abolish the land monopoly, means to forbid the landed proprietor to rent out his property. That seems to me rather difficult to reconcile with the principle of complete individual liberty.

C'est qu'il n'est possible d'asseoir la société humaine ni sur la souveraineté de l'égoïsme individuel, ni sur la souveraineté du nombre. Il faut des notions plus hautes pour développer le respect du droit et faire régner un peu d'harmonie. C'est la foi à la souveraineté du bien absolu, c'est-à-dire de Dieu, qui fonde la dignité de la personne morale et le devoir de la charité fraternelle.

J. Angot des Rotours.

(1) Instead of a book, by a man too busy to write one. A fragmentary exposition of philosophical anarchism. New-York, 1893.

  • J. Angot de Rotours, “Un Disciple Américain de Proudhon,” La réforme sociale (November 1, 1893): 691-692.